Laurent Mauvignier
Loin d'eux

Liste des auteurs

 


"J’ai commencé à écrire vers huit ou neuf ans, pendant une période d’hospitalisation. On m’avait offert des livres et des cahiers. Plus tard, je me suis dit que l’écriture avait une autre fonction qu’écrire des choses divertissantes, l’écrit est devenu quelque chose de dangereux dont je me suis longtemps méfié. Pour masquer le problème, j’ai fait les Beaux-Arts. Quand j’ai recommencé, je me suis aperçu qu’il fallait que j’aille jusqu’au bout ; j’avais loupé deux fois mon capes d’arts plastiques, il y avait le chômage. J’ai pris la décision d’assumer l’envie d’écrire. La nécessité était là, je ne pouvais plus faire semblant de ne pas la voir. "

"Je ne sais pas si les hommes et les femmes parlent différemment ; c’est la douleur qui est commune, jamais banale." Laurent Mauvignier

BIOGRAPHIE / BIBLIOGRAPHIE :

Laurent Mauvignier est né à Tours en 1967,
diplômé des Beaux-Arts en département peinture,
il a publié trois romans aux Editions de Minuit :
- Loin d'eux (1999)
- Apprendre à finir ( 2000, Prix du Livre Inter 2001)
- Ceux d'à côté (2002)


INTERVIEW

par Anne Briaud - 1er octobre 2002

Anne Briaud : Si les mots qu'on dit ne s'approchent jamais vraiment de ce qu'ils tentent de définir, est-ce que vous pensez que les mots qu'on écrit sont plus près de la vérité ?

Laurent Mauvignier : C'est difficile de répondre parce que ce sont des questions que je me pose... J'ai l'impression que je passe les mots à l'écrit pour vérifier leur fragilité à l'oral. Le fait de les dire n'est pas suffisant, et les écrire leur donne plus de réalité. En même temps, ils n'en n'ont jamais suffisamment et du coup je suis obligé de les redoubler, par exemple, si tel personnage dit penser "ça", je vais écrire : il pense "vraiment ça".

A.B.: C'est pour cette raison que vous utilisez beaucoup la répétition, de façon presque cyclique?

L.M.: Oui. Il y a l'idée d'une faiblesse des mots, qui ne recouvrent jamais la réalité de ce qu'ils prétendent définir...

A.B.: Mais, si l'on approfondit cette question des mots et que l'on considère que dans vos romans, le langage, comme le travail, sont des outils de socialisation, peut-on dire qu'entrer dans la "danse sociale" revient à tricher avec soi-même?

L.M.: Je n'avais pas pensé à ça comme ça, mais c'est intéressant... Je pensais plutôt que le corps social, que ce soit par le travail ou par la foule vis-à-vis de l'individu, faisait violence à l'individu. Mais justement, je voyais cela d'une manière unilatérale alors qu'effectivement le fait d'aller vers le code social est une façon...

A.B.: De se perdre ?

L.M.: De s'éloigner de soi-même, c'est sans doute un peu se perdre. En fait, je pense qu'il faudrait être un peu plus dans l'introspection, j'essaie de chercher un peu qui on est...

A.B.: Vos personnages sont en effet animés par un réelle quête d'identité.

L.M.: Cette quête d'identité revient souvent parce que j'ai la sensation que les personnages sont des projections, non pas de mes craintes, mais de ce que je pourrais être éventuellement s'il n'y avait pas l'écriture pour...A.B.: Pour vous sauver ?

L.M.: Oui, disons, non pas pour me sauver, mais pour aller vers un moi-même en me débarrassant du contingent le plus possible. Se mentir moins. Mais je ne suis ni philosophe, ni mystique.

A.B.: Cependant la lecture de vos livres ouvre à des questionnements d'ordre philosophique!

L.M.: Je suis romancier. Donc, ces questions-là, le roman les pose d'une manière très tâtonnante, très timide. Ce sont avant tout des questions que je me pose en tant qu'individu.

A.B.: Je prends un exemple dans "Ceux d'à côté". Le personnage de Catherine et celui du violeur se ressemblent fortement par leur regard lucide et cruel sur la vie et sur eux-mêmes. Tandis que l'un dévore la vie des autres par le viol, l'autre vit celle de ses voisins par procuration. Et chacun pose à son tour la même assertion qui consiste à dire qu'une seule chose importe désormais: "juste l'instant à vivre, pour lui, par lui." La solution pour accéder à une forme de "paix" serait-elle à puiser dans les philosophies de l'Orient ? Dans le Bouddhisme par exemple ?

L.M.: D'une certaine manière. Je ne connais rien là-dedans, mais je suis convaincu que s'il y a une vérité quelque part, c'est de ce côté-là. C'est en tout cas une façon pour moi d'approcher ces questions-là, sans avoir la réponse. Le roman me permet d'avancer... En même temps, on peut faire dire beaucoup de choses à l'expression "profiter de l'instant présent"... il y a le côté épicurien, ça peut aussi être la consommation...

A.B.: Les émotions fortes à tout prix...

L.M.: Voilà, le côté jouisseur de la vie. C'est pas parce qu'un frigo est ouvert qu'il faut forcément manger ce qu'il y a dedans, donc je me méfie. Je passe tellement de temps à me méfier de ce qu'on peut dire que j'avance à tâtons...

A.B.: Vous préservez en même temps une ouverture.

L.M.: J'espère. Je ne sais pas ce qu'est la Vérité, je sais simplement qu'il y a des trucs qui n'en sont pas. Ces questions-là me poussent à écrire, elles sont des clés de mon travail. Mai j'ai l'impression que je ne pourrais pas me les poser autrement que comme ça...

A.B.: En écrivant...

L.M.: En écrivant comme ça, j'ai l'impression de les vivre, fondamentalement. Si je me les posais dans un rapport au savoir, j'apprendrais des choses, mais en les travaillant par l'écriture ce sont elles qui me travaillent et pas l'inverse.

A.B.: Vos personnages sont totalement désillusionnés, ils vivent avec ça, bien qu'ils semblent chercher une forme d'absolu. Le point de départ est-il une sorte d'idéalisme déçu ?

L.M.: Je ne sais pas. L'absolu sans Dieu ni Marx, c'est difficile! Il y a peut-être un vide, sans doute déjà chez Kafka, Giacometti ou Bacon... C'est une question qui me fait peur parce que j'aimerais être dans l'affirmation et non pas dans l'idée d'un manque de Dieu ou d'une quelconque idéologie. J'aimerais réussir à trouver cet endroit qui soit, non pas le désespoir heureux, mais celui où l'on arriverait à vivre sans Dieu ni idéologie.

A.B.: On en revient à la plénitude. A l'acceptation de ce qui est.

L.M.: Oui. Il faut peut-être aller le chercher en soi, mais soi...

A.B.: Plus on s'enferme dans l'introspection moins on trouve les réponses...on reste dans le "je" !

L.M.: C'est vrai. Et le moi ne doit pas être un quant-à-soi. Il faut se débarrasser de son nom, de son prénom, de sa vie sociale... Il y a une opération de dénuement là-dedans, c'est sûr. C'est une question très grave, que je me pose dans ma vie. Savoir pourquoi on se lève le matin...

A.B.: Est-ce que vous vous levez pour l'écriture? Est-ce que l'écriture est pour vous comme la musique pour le personnage de Catherine, c'est-à-dire une passion dont elle n'est pas dupe?

L.M.: Je me lève le matin pour l'écriture. Mais il arrive aussi que je ne sois pas dupe! Tout ça a à voir avec le rapport que l'on a à la culture.C'est terrible quand on perd le plaisir... parce qu'on manque de patience, on veut toujours être dans l'action, alors qu'on arrive pas à être...

A.B.: Dans la contemplation ?

L.M.: Oui, dans la contemplation. On est toujours en train d'attendre, il faudrait arriver à dépasser ce stade-là.

A.B.: Pour cela il faudrait dépasser la peur ? Vos personnages ont peur de l'Autre. Ils cherchent à se rencontrer tout en résistant parce qu'ils ont peur... L'Autre en est d'ailleurs souvent réduit à une nourriture qui vient combler un "je" affamé, vidé, non ?

L.M.: Oui.

(...)

A.B.: On écrit aussi avec la mémoire du corps...

L.M.: C'est surtout qu'on est dans le monde pour penser le monde, on n'est pas à l'extérieur.

A.B.: Vos personnages, quant à eux, observent leur vie comme un phénomène qu'ils décortiquent. N'est-ce pas là ce qui les empêche de vraiment rencontrer les autres ? On rejoint ce que vous disiez de l'introspection...

L.M.: Complètement. C'est le problème que tous les artistes connaissent, leur propre travail les empêche souvent d'avoir une connaissance approfondie du travail des autres. Chez certains écrivains, il y a des choses qui ne me répondent pas, et des gens au contraire qui vont être importants pour moi. Quelqu'un comme François Bon par exemple, dont l'écriture a compté pour moi, je pense que j'ai reconnu dans son écriture des signes de la mienne.

A.B.: Une forme de résonnance ?

L.M.: Oui, quelque chose de soi qu'on ne connait pas, donc du coup c'est très difficile. Je me dis parfois que j'aimerais être un lecteur...

A.B.: Sans être un écrivain?

L.M.: Oui, j'aimerais ne pas être là par exemple pour pouvoir le lire vraiment en fait. Si on part du principe que les personnages sont un peu des hypothèses de soi, de ce qu'on serait s'il n'y avait pas l'écriture... Dans la " Recherche ", c'est très présent. On voit Proust, le narrateur, qui est tout le temps là, et c'est le seul qui se dilue dans son regard sur les autres. Il a vaguement de l'être mais pas autant que les autres, c'est-à-dire qu'il arrive un moment où l'on ne sait plus quel âge lui donner... " La Recherche ", c'est quoi ? c'est comment le petit Marcel en grandissant se dit qu'il n'a qu'une chose à faire, c'est écrire " la Recherche ". Et il convoque tout le monde pour les ramener à lui sachant que lui s'est absenté de sa propre vie... c'est très étrange. Il se dilue dans les autres alors qu'il les instrumentalise.

A.B.: Tout en les cherchant... c'est cruel aussi !

L.M.: Oui, c'est cruel. Mais je sais qu'à des moments douloureux de ma vie, je regardais les choses se faire en ayant la sensation de regarder ça de l'extérieur.

A.B.: Sans pouvoir les vivre vraiment ?

L.M.: Oui, et ce qui me trouble par rapport à mes livres, c'est qu'on me dit souvent que je dois être sensible alors qu'il y a des moments où c'est exactement le contraire, où il y a cette froideur du regard...

A.B.: La lucidité ?

L.M.: En même temps, c'est très pervers tout ça, parce que peut-être que cette lucidité, ce regard clinique, servent mon envie d'écrire... ou plutôt c'est la culpabilité de ce regard clinique qui me fait écrire.

A.B.: C'est encore quelque chose de caché, derrière...

L.M.: Ça se retrouve dans mes personnages, ils sont peut-être dans ça justement.

A.B.: Que mettez-vous dans le mot "gens" ?

L.M.: Ce sont ceux qui ne se cachent pas derrière leur panoplie, ceux qui osent affronter leur vie, qui ne se mentent pas. Il y a de l'être dans ça, de la présence, mais une fois encore, je n'ai pas de mot pour le définir et tant mieux, parce que si j'en avais, je n'aurais plus besoin d'écrire.

A.B.: On se cache derrière nos fonctions ?L.M.: Les autres aussi nous cachent derrière nos fonctions. Dans "Loin d'eux", c'était ça l'idée du barman. Moi, c'est la première fois, en écrivant, que je me sens à ma place, en tout cas au plus près de ma place.

http://www.ombres-blanches.fr/pages/rub3_mauv.htm

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