Quelques extraits de l'oeuvre de Michaux

 

 

La jeune fille de Budapest

Dans la brume tiède d'une haleine de jeune fille, j'ai pris place
Je me suis retiré, je n'ai pas quitté ma place.
Ses bras ne pèsent rien. On les rencontre comme l'eau.
Ce qui est fané disparaît devant elle. Il ne reste que ses yeux.
Longues belles herbes, longues belles fleurs croissaient dans notre champ.
Obstacle si léger sur ma poitrine, comme tu t'appuies maintenant.
Tu t'appuies tellement, maintenant que tu n'es plus.

Le grand combat
Il l'emparouille et l'endosque contre terre ;
Il le rague et le roupéte jusqu'à son drâle ;
Il le pratéle et le libucque et lui baroufle les ouillais ;
Il le tocarde et le marmine,
Le manage rape à ri et ripe à ra.
Enfin il l'écorcobalisse.
L'autre hésite, s'espudrine, se défaisse, se torse et se ruine.
C'en sera bientôt fini de lui ;
Il se reprise et s'emmargine... mais en vain
Le cerveau tombe qui a tant roulé.
Abrah ! Abrah ! Abrah !
Le pied a failli !
Le bras a cassé !
Le sang a coulé !
Fouille, fouille, fouille,
Dans la marmite de son ventre est un grand secret.
Mégères alentours qui pleurez dans vos mouchoirs ;
On s'étonne, on s'étonne, on s'étonne
Et on vous regarde,
On cherche aussi, nous autres le Grand Secret.


« Papa, fais tousser la baleine », dit l'enfant confiant.
Le tibétain, sans répondre, sortit sa trompe à appeler
L'orage et nous fûmes copieusement mouillés sous de grands éclairs.
Si la feuille chantait, elle tromperait l'oiseau.

 

Mes occupations
Je Je peux rarement voir quelqu'un sans le battre. D'autres préfèrent le monologue intérieur. Moi non. J'aime mieux battre.
Je Il y a des gens qui s'assoient en face de moi au restaurant et ne disent rien, ils restent un certain temps, car ils ont décidé de manger.
Je En voici un.
Je Je te l'agrippe, toc.
Je Je te le ragrippe, toc.
Je Je le pends au portemanteau.
Je Je le décroche.
Je Je le repends.
Je Je le décroche.
Je Je le mets sur la table, je le tasse et l'étouffe.
Je Je le salis, je l'inonde.
Je Il revit.
Je Je le rince, je l'étire (je commence à m'énerver, il faut en finir), je le masse, je le serre, je le résume et l'introduis dans mon verre, et jette ostensiblement le contenu par terre, et dis au garçon: «Mettez-moi donc un verre plus propre.»
Je Mais je me sens mal, je règle promptement l'addition et je m'en vais.


Je suis tellement faible (je l'étais surtout), que si je pouvais coïncider d'esprit avec qui que ce soit, je serais immédiatement subjugué et avalé par lui et entièrement sous sa dépendance ; mais j'y ai l'œil, attentif, acharné plutôt à être toujours bien exelusivement moi.
Grâce à cette discipline, j'ai maintenant des chances de plus en plus grandes de ne jamais coïncider avec quelqu'esprit que ce soit et de pouvoir circuler librement en ce monde.
Mieux ! M'étant à tel point fortifié, je lancerais bien un défi au plus puissant des hommes. Que me ferait sa volonté ? Je suis devenu si aigu et circonstancié, que, m'ayant en face de lui, il n'arriverait pas à me trouver.
Magie, Lointain Intérieur, 1938

Une femme me demande conseil
Ce fut seulement à l'âge de vingt-quatre ans que je devins poisson-marteau (pez-martillo). Croyez-vous que je sois ce qu'on appelle une arriérée ?J'ai maintenant vingt-sept ans.Répondez, c'est urgent.Je m'empresse de vous faire savoir ce 22 du mois, à 4 heures 8 minutes, qu'un jeune morse s'intéresse à moi.Dois-je lui permettre, si les circonstances étaient telles, un soir, qu'il voulût profiter de l'obscurité établie, dois-je lui permettre de jouer de la membrane ?Répondez-moi vite, j'approche des vingt-huit ans.On s'informe, c'est important, un empereur auprès de moi s'informe. Il s'agit de savoir si l'on peut chasser la baleine à la main, ou s'il faut un filet. Moi j'ai oublié. Répondez, sur l'honneur. Répondez par pneumatique. Si vous ne savez pas, demandez à un orcal, ils le savent tous. Il y en a dans les 400 000, rien que dans le Pacifique, et envoyez pastilles " cri " et moustaches " cra " genéalogie gergreil et 280 en cape.Urgent, urgent à l'infini. Il est 4 h 28. Journée exaspérante, il rôde depuis la toute première minute de ce matin. Il faut à présent se décider. Dites, dois-je tuer le buffle ? Entre centre et absence, 1938

Vision
Tout d'un coup, l'eau savonnée dans laquelle elle se lavait les mains, se mua en cristaux tranchants, en dures aiguilles, et le sang comme il sait faire s'en alla, laissant la femme se débrouiller.Peu de temps après, comme il est courant en ce siècle obsédé de nettoyage, un homme arriva, lui aussi, avec l'intention de se laver, retroussa très haut ses manches, enduisit son bras d'eau mousseuse (c'était à présent de la vraie mousse) posément, attentivement, mais insatisfait, il le rompit d'un coup sec sur le rebord de l'évier, et se mit à en laver un autre plus long qui lui poussa aussitôt, en remplacement du premier ; c'était un bras adouci d'un duvet plus fourni, plus soyeux, mais l'ayant bien savonné, presqu'amoureusement, soudain lui lançant un regard dur, soudain insatisfait, il le cassa, " kha ! " et un autre encore qui repoussa à sa place, il le cassa de même, et puis le suivant et puis encore un, et puis encore un (il n'était jamais satisfait) et ainsi jusqu'à dix-sept, car dans mon épouvante je comptais ! Ensuite il disparut avec un dix-huitième qu'il préféra ne pas laver et utiliser tel quel pour les besoins de la journée.

On veut voler mon nom
Tandis que je me rasais ce matin, étirant et soulevant un peu mes lèvres pour avoir une surface plus tendue, bien résistante au rasoir, qu'est-ce que je vois ? Trois dents en or ! Moi qui n'ai jamais été chez le dentiste. Ah! Ah! Et pourquoi ? Pourquoi ? Pour me faire douter de moi, et ensuite me prendre mon nom de Barnabé. Ah ! ils tirent ferme de l'autre côté, ils tirent, ils tirent. Mais moi aussi je suis prêt, et je LE retiens. " Barnabé ", " Barnabé ", dis-je doucement mais fermement ; alors, de leur côté, tous leurs efforts se trouvent réduits à néant.

Dimanche à la campagneJarrettes et Jarnetons s'avançaient sur la route débonnaire.Darvises et Potamons folâtraient dans les champs.Une de parmegarde, une de tarmouise, une vieille paricaridelle ramiellée et foruse se hâtait vers la ville.Garinettes et Farfalouves devisaient allégrement.S'éboulissant de groupe en groupe, un beau Ballus de la famille des Bormulacés rencontra Zanicovette. Zanicovette sourit, ensuite Zanicovette, pudique, se detourna.Hélas ! la paricaridelle, d'un coup d'œil, avait tout vu." Zanicovette ", cria-t-elle. Zanicovette eut peur et s'enfuit.Le vieux soleil entouré de nuages s'abritait lentement à l'horizon.L'odeur de la fin du jour d'été se faisait sentir faiblement, mais profondément, futur souvenir indéfinissable dans les mémoires.Les embasses et les ranoulements de la mer s'entendaient au loin, plus graves que tout à l'heure. Les abeilles étaient déjà toutes rentrées. Restaient quelques moustiques en goupil.Les jeunes gens, les moins sérieux du village, s'acheminèrent à leur tour vers leur maisonette.Le village formait sur une éminence une éminence plus découpée. Olopoutre et pailloché, avec ses petits toits égrissés et croquets, il fendait l'azur comme un petit navire excessivement couvert, surponté et brillant, brillant !La paricaridelle excitée et quelques vieilles coquillardes, sales rides et mauvaises langues, achactées à tout, épiaient les retardataires. L'avenir contenait un sanglot et des larmes. Zanicovette dut les verser.
Lointain intérieur, 1938


Sous le phare obsédant de la peur

Ce n'est encore qu'un petit halo, personne ne le voit, mais lui, il sait que de là viendra l'incendie, un incendie immense va venir, et lui, en plein cœur de ça, il faudra, qu'il se débrouille, qu'il continue à vivre comme auparavant (Comment ça va-t-il ? ça va. et vous-même?), ravagé par le feu consciencieux et dévorateur.
Il est devant lui un tigre immobile. Il n'est pas pressé. Il a tout son temps. Il a ici son affaire. Il est inébranlable.
...et la peur n'excepte personne.
Quand un poisson des grandes profondeurs, devenu fou, nage anxieusement vers les poissons de sa famille à six cents mètres de fond, les heurte, les réveille, les aborde l'un après l'autre :
" Tu n'entends pas de l'eau qui coule, toi ? "
" Et ici on n'entend rien? "
" Vous n'entendez pas quelque chose qui fait " tche ", non, plus doux : tchii, tchii ? "
" Faites attention, ne remuez pas, on va l'entendre de nouveau. "
Oh Peur, Maître atroce!
Le loup a peur du violon. L'éléphant a peur des souris, des porcs, des pétards. Et l'agouti tremble en dormant.

Emportez-moi ( Mes propriétés)
Emportez-moi dans une caravelle,
Dans une vieille et douce caravelle,
Dans l'étrave, ou si l'on veut, dans l'écume,
Et perdez-moi, au loin, au loin.
Dans l'attelage d'un autre âge.
Dans le velours trompeur de la neige.
Dans l'haleine de quelques chiens réunis.
Dans la troupe exténuée des feuilles mortes.
Emportez-moi sans me briser, dans les baisers,
Sur les tapis des paumes et leurs sourires,
Dans les corridors des os longs, et des articulations.
Emportez-moi, ou plutôt enfouissez-moi.

Comme la mer (La vie dans les plis)
Souvent il arrive que je me jette en avant comme la mer sur la plage. Mais je ne sais encore que faire. Je me jette en avant, je reviens en arrière, je me jette à nouveau en avant.
Mon élan qui grandit va bientôt trouver forme. Il le faut. L'amplitude du mouvement me fait haleter (non des poumons, mais d'une respiration uniquement psychique). Sera-ce un meurtre ? Sera-ce une onde miséricordieuse sur le monde ? On ne sait pas encore.
Mais c'est imminent.
J'attends, oppressé, le déferlement de la vague préparatoire.
Voilà le moment arrivé…
Ça été l'onde de joie, cette fois, l'étalement de bienveillance.