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Mon ami
votre lettre est meilleure que la vie, ce matin où je suis sans
courage, triste, fatiguée sous le plus beau ciel. Votre voix lointaine,
si bonne, mais voilée, c'est l'irréel, le rêve, -
et la vérité qui fait mal c'est cette dure, éblouissante
journée. Vous m'êtes plus précieux, meilleur encore,
mais plus mystérieux aussi que dans nos après-midi de chez
moi, avec tant de paroles, de disputes, d'appui, de concorde. Que c'est
loin, indéfiniment loin mes goûters au ministère,
mon émoi et ma farouche dignité politiques, mes silencieuses
ou débordantes colères ! Je suis alanguie sous l'été,
mon esprit replié ne s'ouvre qu'à l'instant de votre lettre,
et je referme sur elle tous les soigneux pétales de la douce et
triste rêverie. Et puis aussi la surprise de ne pas attendre à
quatre heures votre visite fixe la monotone couleur de la journée,
et les jours passent, douce cendre, dédiée à vous.
Non, mon ami, vous n'avez plus raison, et par ma tristesse qui va jusqu'au malaise, (car vous savez que je n'ai de santé ou de maladie que selon l'état de mon coeur) je vous rends toute l'amitié dont vous me comblez, je suis pareille à vous, et d'esprit plus languissant, plus accablé. Avec quelle reconnaissance je reçois vos lettres, mon ami, comme elles ennoblissent mes journées et la misère, la chétivité, de mon coeur séparé de vous. Seule, que je suis peu de chose, depuis que je vous ai connu, car avant cela j'avais dans la solitude une sorte de bondissement, de triomphe. Je vais vous envoyer, - l'ayant prise à ma mère, - une photographie de moi à 8 ans, du temps de la lettre à Constantin (1), et vous verrez quelle assurance, quel haut regard absurde et touchant, quel petit et gros orgueil, je tiens la corde à sauter comme un arc ! - Nous devons
partir cette semaine pour la Suisse, je renonce à la folie d'Orange,
à cette fête avec les comédiens ; la minute où
je vous aurais vu à Lyon eût été un point de
déchirement, je m'en vais vers le 6, le 7, directement là-haut,
au-dessus de Territet, de Chillon; plus qu'aux fantômes de Byron
et de Michelet, je m'attacherai à la silhouette du touchant hôtel
où, morte de chaleur, neurasthénique par les vapeurs d'un
thé bouillant avalé chez les Ferry-Sonniau, -j'allai me
reposer un instant, si nerveuse, tandis que vous, très bon, très
compatissant, attendiez avec Philippe dans le jardin de l'hôtel
(2). Je retrouverai toutes les teintes de ces heures passées sur
le lac, sur les coteaux, à cette même époque si chaude
des premiers soirs de septembre. J'emporterai là-bas, - avec des
livres de vous, bien entendu, ce sont les accords de départ et
d'appui de mes propres chants, - j'emporterai ce volume que vous m'avez
offert sans me voir, et où Sainte-Beuve décrit avec transport
les nuits sur le lac Léman (3). Ce sont des vers sensibles, et
démodés, mais que vous aimeriez pour leur élan, leur
douce emphase et leur maladresse. Le jeune et habile Bonnard (4) se refuserait
de tels soupirs mal ingénieux, de si simples vers, mais ils sont
modelés sur le coeur et sur la physionomie d'un pathétique
visage, et bons pour nous.
Notes : (2) Souvenirs de l'été 1903 (cf lettre 50). retour (3) Le 6 avril 1903, Barrès avait déposé au 109, sans voir Mme de Noailles, le Vie, Poésies et Pensées de Joseph Delome hérité de Verlaine. Barrès , nourri dans sa jeunesse des oeuvres de Charles-Augustin Sainte-Beuve (1804-1869), pratiquait surtout Les Lundis et Port-Royal. En 1888, dans son éloge de Sous l'oeil des Barbares, Bourget faisait de lui un fils spirituel du grand critique, qui en 1889 était, avec Benjamin Constant, l'un des "intercesseurs" invoqués par les héros d'Un Homme libre. retour (4) Abel Bonnard (1883-1968) vient, avec l'appui d'A. de Noailles, de recevoir le prix de Rome de poésie pour Les Familiers. Anna le vante à Proust (Corr., Kolb VI 154, [ 15.7.061]) : "Bonnard, qui est venu me voir et que vous connaîtrez dès que vous le voudrez, n'a écrit encore, étant très jeune, que cet étonnant livre, pendant la lecture duquel j'ai sans cesse pensé à vous qui devriez l'aimer comme moi. "Ecrivain et journaliste devenu politicien, ministre de l'instruction publique de Pétain (1942-1944), Bonnard sera jugé, condamné, exclu de l'Académie en 1944, et finira ses jours en Espagne Source : Lycée Anna de Noailles - Evian |
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