ANNA DE NOAILLES À

MAURICE BARRÈS

(Lettres extraites de "Correspondance 1901-1923, Anna de Noailles - Maurice Barrès", éditions L'Inventaire, Paris 1994)

   
   


Paris, Lundi 30 - juillet 1906
Mon ami, vous me manquez plus que je ne puis vous dire, la vie cesse loin de votre amitié visible.
Mes lettres, qui n'ont pas le divin accent des vôtres, vous apportent-elles du moins la détresse de mon regard sur cet été si beau, si vide. J'en arrive à une discipline de couvent pour ne pas me désespérer, pour exister
Lire à telle heure, sortir à telle heure, mais la rêverie baigne tant mon coeur que, tout à l'heure, lisant la description d'un dîner que faisaient sous les bambous d'un jardin de Malaisie, au dix-huitième siècle, deux tendres voyageurs, je me sentais mourir de nostalgie, de poésie, de vague et torturante espérance.
Sentez, mon ami, le poids de mes journées sans vous, comme moi je pense sans cesse au vide qui est autour de vous, et que, présente, je comblais de mon amitié infinie.
Anna



Paris, Dimanche 29 juillet 06

Mon ami votre lettre est meilleure que la vie, ce matin où je suis sans courage, triste, fatiguée sous le plus beau ciel. Votre voix lointaine, si bonne, mais voilée, c'est l'irréel, le rêve, - et la vérité qui fait mal c'est cette dure, éblouissante journée. Vous m'êtes plus précieux, meilleur encore, mais plus mystérieux aussi que dans nos après-midi de chez moi, avec tant de paroles, de disputes, d'appui, de concorde. Que c'est loin, indéfiniment loin mes goûters au ministère, mon émoi et ma farouche dignité politiques, mes silencieuses ou débordantes colères ! Je suis alanguie sous l'été, mon esprit replié ne s'ouvre qu'à l'instant de votre lettre, et je referme sur elle tous les soigneux pétales de la douce et triste rêverie. Et puis aussi la surprise de ne pas attendre à quatre heures votre visite fixe la monotone couleur de la journée, et les jours passent, douce cendre, dédiée à vous.
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Dites-moi si vous vous portez bien; au revoir mon unique ami, toutes mes pensées pensent à vous.
Anna


Paris, Mercredi 1 août 1906

Non, mon ami, vous n'avez plus raison, et par ma tristesse qui va jusqu'au malaise, (car vous savez que je n'ai de santé ou de maladie que selon l'état de mon coeur) je vous rends toute l'amitié dont vous me comblez, je suis pareille à vous, et d'esprit plus languissant, plus accablé. Avec quelle reconnaissance je reçois vos lettres, mon ami, comme elles ennoblissent mes journées et la misère, la chétivité, de mon coeur séparé de vous. Seule, que je suis peu de chose, depuis que je vous ai connu, car avant cela j'avais dans la solitude une sorte de bondissement, de triomphe. Je vais vous envoyer, - l'ayant prise à ma mère, - une photographie de moi à 8 ans, du temps de la lettre à Constantin (1), et vous verrez quelle assurance, quel haut regard absurde et touchant, quel petit et gros orgueil, je tiens la corde à sauter comme un arc !

- Nous devons partir cette semaine pour la Suisse, je renonce à la folie d'Orange, à cette fête avec les comédiens ; la minute où je vous aurais vu à Lyon eût été un point de déchirement, je m'en vais vers le 6, le 7, directement là-haut, au-dessus de Territet, de Chillon; plus qu'aux fantômes de Byron et de Michelet, je m'attacherai à la silhouette du touchant hôtel où, morte de chaleur, neurasthénique par les vapeurs d'un thé bouillant avalé chez les Ferry-Sonniau, -j'allai me reposer un instant, si nerveuse, tandis que vous, très bon, très compatissant, attendiez avec Philippe dans le jardin de l'hôtel (2). Je retrouverai toutes les teintes de ces heures passées sur le lac, sur les coteaux, à cette même époque si chaude des premiers soirs de septembre. J'emporterai là-bas, - avec des livres de vous, bien entendu, ce sont les accords de départ et d'appui de mes propres chants, - j'emporterai ce volume que vous m'avez offert sans me voir, et où Sainte-Beuve décrit avec transport les nuits sur le lac Léman (3). Ce sont des vers sensibles, et démodés, mais que vous aimeriez pour leur élan, leur douce emphase et leur maladresse. Le jeune et habile Bonnard (4) se refuserait de tels soupirs mal ingénieux, de si simples vers, mais ils sont modelés sur le coeur et sur la physionomie d'un pathétique visage, et bons pour nous.
- Au revoir, mon ami, partout présent, et que j'entends si bien.
Anna

 

Notes :
(1) Quand Barrès aura la lettre d'enfant, il la fera relier par Canape avec la coupure des Annales dans un album de 9 ff., en plein maroquin bleu nuit, doré sur tranches (Bibl. Institut, ms. 471 1). On y insérera deux photos : l'une (f. 1) d'Anna à dix ans, assise, un bouquet de fleurs séchées à la main, en grand deuil de son père ; l'autre (f. 2), l'été 1884, assise, tenant une corde à sauter, où se lit déjà l'expression impérieuse de son visage levé : la photo annoncée ici. retour

(2) Souvenirs de l'été 1903 (cf lettre 50). retour

(3) Le 6 avril 1903, Barrès avait déposé au 109, sans voir Mme de Noailles, le Vie, Poésies et Pensées de Joseph Delome hérité de Verlaine. Barrès , nourri dans sa jeunesse des oeuvres de Charles-Augustin Sainte-Beuve (1804-1869), pratiquait surtout Les Lundis et Port-Royal. En 1888, dans son éloge de Sous l'oeil des Barbares, Bourget faisait de lui un fils spirituel du grand critique, qui en 1889 était, avec Benjamin Constant, l'un des "intercesseurs" invoqués par les héros d'Un Homme libre. retour

(4) Abel Bonnard (1883-1968) vient, avec l'appui d'A. de Noailles, de recevoir le prix de Rome de poésie pour Les Familiers. Anna le vante à Proust (Corr., Kolb VI 154, [ 15.7.061]) : "Bonnard, qui est venu me voir et que vous connaîtrez dès que vous le voudrez, n'a écrit encore, étant très jeune, que cet étonnant livre, pendant la lecture duquel j'ai sans cesse pensé à vous qui devriez l'aimer comme moi. "Ecrivain et journaliste devenu politicien, ministre de l'instruction publique de Pétain (1942-1944), Bonnard sera jugé, condamné, exclu de l'Académie en 1944, et finira ses jours en Espagne

Source : Lycée Anna de Noailles - Evian

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