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Océan mer d'Alessandro
Baricco
Il y a bien
longtemps de cela, au milieu d'un océan, une frégate de
la marine française fit naufrage. Cent quarante-sept hommes tentèrent
d'en réchapper en prenant place dans un radeau. Une horreur qui
se prolongea des jours, durant lesquels se donnèrent à voir
la férocité extrême et la pitié la plus douce. Et puis la
vie, elle ne se passe pas comme tu imagines. Elle va son chemin. Et toi
le tien. Et ce n'est pas le même chemin. Alors… Ce n'est pas
que je voulais être heureuse, non. Je voulais… me sauver de
tout ça, voilà : me sauver. Mais j'ai compris tard de quel
côté il fallait aller. On croit que c'est autre chose qui
sauve les gens : le devoir, l'honnêteté, être bon,
être juste. Non. Ce sont les désirs qui vous sauvent. Ils
sont la seule chose vraie. Si tu marches avec eux, tu seras sauvée.
Mais je l'ai compris trop tard. Si tu lui laisses du temps, à la
vie, elle tourne d'une drôle de manière, inexorable : et
tu t'aperçois que là où tu en es maintenant, tu ne
peux pas désirer quelque chose sans te faire du mal. C'est là
que tout se complique, il n'y a aucun moyen de s'échapper, plus
tu t'agites, plus le filet s'emmêle, plus tu te rebelles, et plus
tu te blesses. On ne s'en sort plus. Quand il était trop tard,
c'est là que j'ai commencé à désirer. De toute
la force que j'avais. Je me suis fait tant de mal, tu ne peux même
pas imaginer. Ce roman
confirme le singulier talent de l'Italien Alessandro Baricco, auteur des
Châteaux de la colère (prix Médicis 1995) et de Soie,
qui s'est vendu en France à plus de 150 000 exemplaires. Le romancier,
né en 1958, est aussi critique musical, essayiste, dramaturge et
directeur d'une école d'écriture. Avec une époustouflante maîtrise, Alessandro Baricco nous offre à la fois un roman à suspense, un livre d'aventures, une méditation philosophique et un poème en prose. De certains livres, on se dit que leur auteur aurait gagné à être plus lecteur. Bien pauvres sont les romans de ceux qui n'en lisent guère. Ce n'est pas une question de culture ou d'érudition, mais d'humilité et d'admiration. Alessandro Baricco, lui, a beaucoup lu, et son livre est fait de livres, comme la vague se décompose en vagues.La première des trois parties du roman, avec ses personnages errants fermés sur leur propre folie, est une réminiscence de Conrad : elle s'intitule " La pension Almayer ". Le personnage étrange voué à la tâche infaisable de mesurer la mer (Conrad intitula justement l'un de ses romans " Le miroir de la mer ") se nomme Bartelboom, souvenir de Melville, mêlé de Larbaud et de Joyce. La deuxième partie reprend en un récit et un contre-récit l'épisode du " Radeau de la Méduse " et le compte rendu de Corréard et Savigny, qu'il prolonge d'une histoire de femme tuée et de vengeance atroce. La troisième partie fait penser à Stevenson pour la tristesse des ciels, ou à Sterne et ses emboîtements de parenthèses. Avec sa narration en vagues successives, ses courtes séquences énigmatiques, son sens très maîtrisé des chutes (" Quelquefois je me demande ce que nous sommes en train d'attendre. Silence. - Qu'il soit trop tard, madame "), Baricco allie le classique et le baroque. Classique, le drapé du récit, les répétitions rhétoriques, l'étonnement des images : le peintre enfoncé dans la mer, qu'une barque vient chercher, " peu avant le coucher du soleil, quand l'eau déjà lui arrive au coeur ". Baroque, l'emmêlement des lignes, la prodigalité des intrigues, le déploiement des figures errantes : le père qui écrit neuf mille cinq cent deux prières, le savant qui emplit une malle de lettres d'amour à une femme inexistante. Il y a du Bartleby dans chacun, comme d'ailleurs chez Novecento, le pianiste qui préférerait ne jamais descendre dans les villes. De même que dans "Châteaux de la colère" l'auteur aurait pu faire cent romans avec celui-ci. La marque des grandes oeuvres est que rien ne peut leur être ajouté ou soustrait. Il en est ainsi d'" Océan mer ". On ne questionne pas un instant ses personnages et ses événements. On douterait plutôt de soi et de sa propre existence. Baricco possède l'art le plus rare, celui de taire. En musique, il faudrait aller chez Haydn pour trouver des silences si exacts. Dans l'ordre du visuel, Léonard de Vinci disait que la peinture procédait en ajoutant et la sculpture en ôtant. La plupart des romanciers posent des glacis, coulent des jus, placent des touches les unes sur les autres. Rares sont ceux qui enlèvent et laissent à nu le moins qu'on puisse dire. A ceux-ci va ma lecture. Non qu'il soit plus court de les lire. Au contraire, comme celles de Baricco, leurs phrases appellent la lenteur et même la stagnation, et, comme pour la poésie (bien que son livre mérite pleinement le nom de roman), il y a des jours où l'on n'a pas envie d'un langage aussi exigeant, des instants où une pointe de distraction ou d'ennui déchire le tissu de la lecture. Il arrive que la mer aussi entête, lasse et qu'on regrette la bêtise et la pollution des lieux et des jours ordinaires. Mais je connais peu de romans où chaque mot ait un tel poids, une telle nécessité. Ceux d'Adalbert Stifter, peut-être, ou " Adolphe " sont écrits de cette façon : comme si les choses vous entraient directement dans les yeux. Qu'est-ce qui guérit la petite fille malade ? Qui lave le peintre de sa nostalgie ? Qu'est-ce qu'on attend et qui ne vient pas, qu'est-ce qui vient quand on ne l'attend pas ? Qu'est-ce qui a ses ressacs, ses calmes ? Qu'est-ce qui ne finit nulle part ? La mer. Ou la douleur. C'est elle, le personnage principal d'" Océan mer ", où vivent dans les six chambres d'une pension au bord du sable des hommes et des femmes peu ordinaires. L'un cherche où commence l'océan, l'autre où il finit. On s'y aime, on y tue, on y croise des enfants étranges. Dans la septième chambre, un inconnu, l'auteur, sans doute, s'enferme pour " dire la mer ". © Le Point - 10/01/1998 - N°1321 - Culture - Page 078 - 1013 mots Culture Le Point par Michel SCHNEIDER Les
internautes en parlent : "J'ai lu pour la première
fois ce livre il y a un an....il a changé ma vie. C'est à
la fois un conte,un recit philosophique,un roman merveilleux. C'est du
grand art et Barrico est un artiste hors du commun, qui maitrise les mots
et leur donne une profondeur bouleversante. Petite remarque perso : D'abord un lieu, au bord de l'océan omniprésent. Et puis des vies... des êtres un peu "en marge ", des itinéraires particuliers. Un moment de lecture complètement à part, où l'on se perd pour mieux se retrouver. Du bonheur tout simplement à lire Barrico. |
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