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OCEAN MER

Alessandro BARICCO

 

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Fiche :

Océan mer d'Alessandro Baricco
Editions RCS Rizzoli Libri 1993
Editions Albin Michel1998
275 pages

 

Résumé :

Il y a bien longtemps de cela, au milieu d'un océan, une frégate de la marine française fit naufrage. Cent quarante-sept hommes tentèrent d'en réchapper en prenant place dans un radeau. Une horreur qui se prolongea des jours, durant lesquels se donnèrent à voir la férocité extrême et la pitié la plus douce.
Il y a bien longtemps de cela, sur le bord de l'océan, arriva un homme. Ce qui l'avait amené là était une promesse. La pension dans laquelle il s'arrêta s'appelait Almayer, «posée sur la corniche ultime du monde». Sept chambres, sept naufragés de la vie qui sont venus là pour prendre congé d'eux-mêmes et tenter de renaître : un peintre, une femme très belle, un professeur avec un drôle de nom, un homme mystérieux, une jeune fille qui ne voulait pas mourir, un prêtre amusant. Un mystérieux habitant dans la septième chambre,d'étranges enfants qui tels des anges gardiens hantent la maison et l'âme de ses hôtes. Tous là, à chercher quelque chose, en équilibre sur l'océan.
Il y a bien longtemps de cela, ces destins et d'autres rencontrèrent la mer en revinrent marqués. Ce livre les raconte, parce que en les écoutant, on entend la voie de la mer. Il peut se lire comme un récit à suspens, un poème en prose, un conte philosophique ou un roman d'aventures. Ce qui domine en tout cas, c'est la jubilation de raconter des histoires, à travers une écriture et une technique romanesque sans modèles ni antécédents.

Extrait :

Et puis la vie, elle ne se passe pas comme tu imagines. Elle va son chemin. Et toi le tien. Et ce n'est pas le même chemin. Alors… Ce n'est pas que je voulais être heureuse, non. Je voulais… me sauver de tout ça, voilà : me sauver. Mais j'ai compris tard de quel côté il fallait aller. On croit que c'est autre chose qui sauve les gens : le devoir, l'honnêteté, être bon, être juste. Non. Ce sont les désirs qui vous sauvent. Ils sont la seule chose vraie. Si tu marches avec eux, tu seras sauvée. Mais je l'ai compris trop tard. Si tu lui laisses du temps, à la vie, elle tourne d'une drôle de manière, inexorable : et tu t'aperçois que là où tu en es maintenant, tu ne peux pas désirer quelque chose sans te faire du mal. C'est là que tout se complique, il n'y a aucun moyen de s'échapper, plus tu t'agites, plus le filet s'emmêle, plus tu te rebelles, et plus tu te blesses. On ne s'en sort plus. Quand il était trop tard, c'est là que j'ai commencé à désirer. De toute la force que j'avais. Je me suis fait tant de mal, tu ne peux même pas imaginer.
Tu sais ce qui est beau, ici ? Regarde : on marche, on laisse toutes ces traces sur le sable, elles restent là, précises, bien en ligne. Mais demain tu te lèveras, tu regarderas cette grande plage et il n'y aura plus rien, plus une trace, plus aucun signe, rien. La mer efface, la nuit. La marée recouvre. Comme si personne n'était jamais passé. Comme si nous n'avions jamais existé. S'il y a, dans le monde, un endroit où tu peux penser que tu n'es rien, c'est cet endroit, c'est ici. Ce n'est plus la terre, et ce n'est pas encore la mer. Ce n'est pas une vie fausse, et ce n'est pas une vie vraie. C'est du temps. Du temps qui passe. Rien d'autre.
Ce serait un refuge parfait. Nous serions invisibles, suspendus. Imperceptibles même pour nous. Mais quelque chose vient gâter ce purgatoire. Quelque chose à quoi tu ne peux pas échapper. La mer. La mer ensorcelle, la mer tue, émeut, terrifie, fait rire aussi parfois, disparaît, par moments, se déguise en lac ou alors bâtit des tempêtes, dévore des bateaux, elle offre des richesses, elle ne donne pas de réponses, elle est sage, elle est douce, elle est puissante, elle est imprévisible. Mais surtout, la mer appelle. Tu le découvriras, Elisewin. Elle ne fait que ça, au fond : appeler. Jamais elle ne s'arrête, elle pénètre en toi, elle te reste collée après, c'est toi qu'elle veut. Tu peux faire comme si de rien n'était, c'est inutile. Elle continuera à t'appeler. Cette mer que tu vois et toutes les autres que tu ne verras pas mais qui seront là, toujours, aux aguets, patientes, à deux pas de ta vie. Tu les entendras appeler, infatigablement. Voilà ce qui arrive dans ce purgatoire de sable. Et qui arriverait dans n'importe quel paradis, et dans n'importe quel enfer. Sans rien expliquer, sans te dire où, il y aura toujours une mer qui sera là et qui t'appellera.
(Pages 103 - 104)

Critique/Presse

Ce roman confirme le singulier talent de l'Italien Alessandro Baricco, auteur des Châteaux de la colère (prix Médicis 1995) et de Soie, qui s'est vendu en France à plus de 150 000 exemplaires. Le romancier, né en 1958, est aussi critique musical, essayiste, dramaturge et directeur d'une école d'écriture.
Un brin de suspense, une larme d'aventure, quelques gouttes de philosophie, d'humour et de poésie subtilement distillées: on reste suspendu aux lèvres et aux gestes de ces beaux personnages courageux et naïfs qui rêvent d'apprivoiser le néant, d'en ébaucher les limites, de le peupler de désirs. Et qu'importe si l'océan qu'ils interrogent leur apporte des réponses. Les marins qui ont connu le ventre de la mer savent que la vérité qu'il recèle n'est pas faite pour l'homme, et que celui qui l'a vue «en restera à jamais inconsolable». --Alexie Lorca, ©Lire--

Avec une époustouflante maîtrise, Alessandro Baricco nous offre à la fois un roman à suspense, un livre d'aventures, une méditation philosophique et un poème en prose.

De certains livres, on se dit que leur auteur aurait gagné à être plus lecteur. Bien pauvres sont les romans de ceux qui n'en lisent guère. Ce n'est pas une question de culture ou d'érudition, mais d'humilité et d'admiration. Alessandro Baricco, lui, a beaucoup lu, et son livre est fait de livres, comme la vague se décompose en vagues.La première des trois parties du roman, avec ses personnages errants fermés sur leur propre folie, est une réminiscence de Conrad : elle s'intitule " La pension Almayer ". Le personnage étrange voué à la tâche infaisable de mesurer la mer (Conrad intitula justement l'un de ses romans " Le miroir de la mer ") se nomme Bartelboom, souvenir de Melville, mêlé de Larbaud et de Joyce. La deuxième partie reprend en un récit et un contre-récit l'épisode du " Radeau de la Méduse " et le compte rendu de Corréard et Savigny, qu'il prolonge d'une histoire de femme tuée et de vengeance atroce. La troisième partie fait penser à Stevenson pour la tristesse des ciels, ou à Sterne et ses emboîtements de parenthèses. Avec sa narration en vagues successives, ses courtes séquences énigmatiques, son sens très maîtrisé des chutes (" Quelquefois je me demande ce que nous sommes en train d'attendre. Silence. - Qu'il soit trop tard, madame "), Baricco allie le classique et le baroque. Classique, le drapé du récit, les répétitions rhétoriques, l'étonnement des images : le peintre enfoncé dans la mer, qu'une barque vient chercher, " peu avant le coucher du soleil, quand l'eau déjà lui arrive au coeur ". Baroque, l'emmêlement des lignes, la prodigalité des intrigues, le déploiement des figures errantes : le père qui écrit neuf mille cinq cent deux prières, le savant qui emplit une malle de lettres d'amour à une femme inexistante. Il y a du Bartleby dans chacun, comme d'ailleurs chez Novecento, le pianiste qui préférerait ne jamais descendre dans les villes. De même que dans "Châteaux de la colère" l'auteur aurait pu faire cent romans avec celui-ci. La marque des grandes oeuvres est que rien ne peut leur être ajouté ou soustrait. Il en est ainsi d'" Océan mer ". On ne questionne pas un instant ses personnages et ses événements. On douterait plutôt de soi et de sa propre existence. Baricco possède l'art le plus rare, celui de taire. En musique, il faudrait aller chez Haydn pour trouver des silences si exacts. Dans l'ordre du visuel, Léonard de Vinci disait que la peinture procédait en ajoutant et la sculpture en ôtant. La plupart des romanciers posent des glacis, coulent des jus, placent des touches les unes sur les autres. Rares sont ceux qui enlèvent et laissent à nu le moins qu'on puisse dire. A ceux-ci va ma lecture. Non qu'il soit plus court de les lire. Au contraire, comme celles de Baricco, leurs phrases appellent la lenteur et même la stagnation, et, comme pour la poésie (bien que son livre mérite pleinement le nom de roman), il y a des jours où l'on n'a pas envie d'un langage aussi exigeant, des instants où une pointe de distraction ou d'ennui déchire le tissu de la lecture. Il arrive que la mer aussi entête, lasse et qu'on regrette la bêtise et la pollution des lieux et des jours ordinaires. Mais je connais peu de romans où chaque mot ait un tel poids, une telle nécessité. Ceux d'Adalbert Stifter, peut-être, ou " Adolphe " sont écrits de cette façon : comme si les choses vous entraient directement dans les yeux. Qu'est-ce qui guérit la petite fille malade ? Qui lave le peintre de sa nostalgie ? Qu'est-ce qu'on attend et qui ne vient pas, qu'est-ce qui vient quand on ne l'attend pas ? Qu'est-ce qui a ses ressacs, ses calmes ? Qu'est-ce qui ne finit nulle part ? La mer. Ou la douleur. C'est elle, le personnage principal d'" Océan mer ", où vivent dans les six chambres d'une pension au bord du sable des hommes et des femmes peu ordinaires. L'un cherche où commence l'océan, l'autre où il finit. On s'y aime, on y tue, on y croise des enfants étranges. Dans la septième chambre, un inconnu, l'auteur, sans doute, s'enferme pour " dire la mer ".

© Le Point - 10/01/1998 - N°1321 - Culture - Page 078 - 1013 mots Culture Le Point par Michel SCHNEIDER

Les internautes en parlent : "J'ai lu pour la première fois ce livre il y a un an....il a changé ma vie. C'est à la fois un conte,un recit philosophique,un roman merveilleux. C'est du grand art et Barrico est un artiste hors du commun, qui maitrise les mots et leur donne une profondeur bouleversante.
Je suis sortie grandie de ce livre, avec des yeux neufs. Je conseille ce livre à tous les amoureux de la lecture,à tous les Hommes sensibles...on ne peut pas ne pas aimer !!! Barrico est un magicien...soyez les enfants qui écoutent et qui regardent !!! "

Petite remarque perso : D'abord un lieu, au bord de l'océan omniprésent. Et puis des vies... des êtres un peu "en marge ", des itinéraires particuliers. Un moment de lecture complètement à part, où l'on se perd pour mieux se retrouver. Du bonheur tout simplement à lire Barrico.

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