OCEANS

Yves SIMON

 

 
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Fiche :

Auteur Yves Simon
Editeur Lgf -Edition originale : GRASSET 1983
Collection Ldp, numéro 5972
Nombre de pages 508 pages
Format 11 cm x 17 cm
ISBN 2253035203

Résumé :

Océans est l'histoire d'une vie. A Monterville, station thermale de l'Est de la France, les océans sont de lointains mirages pour Léo-Paul Kovski, petit-fils d'émigrés juifs polonais, tendre et fantasque enfant des années 60. Pour son père, conducteur d'une locomotive volée, qu'il rêve de faire un jour échapper à ses rails. Pour sa mère, infirmière, qui ne voudrait pas de limites à son dévouement. Pour ceux de son âge, ses amis, qui se cherchent et s'éveillent en même temps que lui. Pour Marie, l'amour de jeunesse, si longtemps inaccessible. Point de cyclones ni de déluge quand, après une longue fugue, Léo-Paul rencontrera l'océan, lieu poétique et géographique de toutes les imaginations. Dès lors, il s'évadera de son enfance, quittant sa famille pour aller vivre ailleurs. Ce sera Paris, le travail, les femmes, l'amour, la littérature. Mais aussi, la réussite, la violence, l'inquiétude, l'abandon. De neuf à vingt-neuf ans - le temps que les rêves "plus grands que le monde" s'ajustent à la réalité - Océans retrace vingt ans de la vie d'un jeune français de notre époque, admirablement saisis, retrouvés, reconstruits, à la lumière du réel et de la mémoire.

Extrait :

Ma belle âme.

C'est parce qu'il y a cette distance entre nous que j'ose te dire les mots les plus amoureux, avouer mes élans, comme si un invisible gardien des secrets m'empêchait d'en parler quand tu es auprés de moi. Je t'aime du bout du monde comme un navigateur désespéré qui saurait qu'il n'y a plus de côte, plus de terre où accoster, mais qui cherche encore et encore l'étoile du Nord... Tu es cette étoile, une étoile tombée du ciel pour me séduire et rendre brillant tout ce qui se voile d'ombre et d'opacité. Je t'aime de cette manière désordonnée car je sais que le monde est fait de morales de circonstance, alors, autant les oublier et redéfinir pour soi et pour l'autre les codes du bien et du mal, laisser monter en nous la force d'aimer et la force de mal aimer, comme si elles étaient des lois écrites pour nous seuls, innocents et purs, choisis par un dieu n'aimant pas les relations publiques, pour que nous n'ayons pas à répandre la nouvelle de cela... J'ai tellement espéré une femme qui ait la force d'une femme et la naïveté d'une jeune fille, que... c'est cela que je voulais te dire : cette espérance à trouver un visage et une âme, et ils te ressemblent. Plein d'abîmes s'ouvrent autour de nous, pareils à des gueules de dragons qui enflammeraient chacunes de nos incartades... et pourtant, nous sommes là, tendus, patients, émerveillés par ce monde qui nous a fait rencontrer. Je te vois... ton corps ondule et tes cuisses s'écartent pour que la lumière les pénètre avant moi, m'y accueille... L'irremplaçable lumière du ciel, puisque sans elle la mer serait noire comme une ardoise. De si loin, mon coeur bat pour vous.

Mémoire :

Il sentit les larmes, la peur arriver, l'angoisse aussi que le monde entier soit comme cet instant, un mirage qui se rebelle et qu'on ne saisit jamais. Pourtant, il fallait aller jusqu'au bout de ce qu'il avait à dire, que tout soit transparent de son côté. Et il n'envisagea pas une seconde qu'il pourrait y avoir de l'humiliation à continuer de parler. Alors il dit :
"Marie, il faut que tu saches que je pense à toi depuis que j'ai huit ans. C'était toi à qui je parlais la nuit, toi qui me faisais pleurer ou me donnais envie de vivre toute une vraie vie à être exigeant des choses et des gens. Je t'attendais pour aller ma première fois toucher l'océan, l'écouter et deviner toutes les mémoires cachées derrière le bruit de ses vagues. Avec toi, Marie, je nous suis imaginés devant les orages ou sous les neiges et les pluies, nous protégeant des médisances et des regards étrangers, unis devant les horreurs et les cruautés, à en devenir invincibles.

Il crut qu'il n'y avait plus rien à ajouter. Il se leva, puis ressentit pour la première fois de sa vie une immense fatigue, un de ces engourdissements qui rétrécissent l'espérance. Il dit encore :

-Je me sens chiffonné comme un journal de la veille.

Marie ouvrait grands ses yeux étranges pour regarder ce garçon qui parlait et avait inventé pour elle une histoire qu'elle n'avait pas pensé imaginer. Elle ne sut pas s'il fallait faire un pas en avant ou s'enfuir. La réalité s'en chargea pour elle quand elle vit au travers de la fenêtre son père en train de délacer ses patins à glace, tout en la cherchant du regard. Elle dit :

-Léo-Paul, je dois m'en aller très vite…

Avant de refermer la porte, Marie se retourna vers lui, puis :

-Je voudrais…

Mais comme si elle venait de casser son idée, elle claque la porte et s'en fut dans le froid. Dehors, la magie des couleurs de tout à l'heure était restée intacte. Sur l'estrade, les musiciens soufflaient dans leurs instruments un nouveau morceau, La Traviata, Marie rejoignait son père et les patineurs avaient ralenti leur allure pour mieux coller avec le rythme lent de la musique de Verdi.

"Je me souviendrai de tout, dit Léo-Paul rageusement, de chaque couleur, de cette musique, de ses mots à elle, de chacune de ses expressions." Il ferma les yeux, sans savoir que la caissière était en train de le regarder et, la tête baissée, fit un bond dans l'avenir. "Cinq ans, dix ans, je me souviendrai de tout", murmura-t-il tout bas, comme pour mieux se convaincre, en essayant de revoir en détail chaque instant de ce qu'il venait de vivre. Mais il s'aperçut alors que sa mémoire ne conserverait pas une véritable histoire, seulement les trames invisibles de cette journée, tout l'indicible. Tout ce qui allait être cette furieuse douleur qui roulait déjà dans son estomac, frappant, rageant, bulle tourmentée de tempête qui cognait là, juste sous ses côtes comme un rat prisonnier. Il pensa que ce serait ainsi, puisque cela était déjà, quelques secondes après l'avoir vécu. Tout tournerait en somme autour de : hiver/bleu outremer/orangé/je ne t'aime pas comme toi tu m'aimes/rencontre avec le malheur/musique viennoise/envie de mourir/. Ce serait cela se souvenir de tout. (Pages 151-152)

 

Critique/Presse :

"Les aventures de Léo-Paul m'ont enchanté et j'ai passé à les lire un moment merveilleux (...).
Yves Simon est un de ceux dont l'œuvre aujourd'hui m'importe énormément, et sous toutes ses formes." Michel Foucault, février 1984.

"Jadis, on eût appelé ce beau livre ambitieux un roman d'apprentissage. Celui d'Yves Simon , dense, divers, foisonnant comme les deux décennies qu'il traverse, pourrait être baptisé aujourd'hui symphonie, la symphonie d'un monde en mouvement, perpétuel chaos charriant le désordre et la beauté" - Quatrième de couverture éditions Grasset

Petite remarque perso : Je me souviens avoir énormément aimé ce livre. Je suis il y a peu "tombée" sur cet extrait, "ma belle âme" en surfant sur le net et biensûr l'envie irrépressible de reprendre le bouquin et de m'y replonger un peu. J'avais été très étonnée de la "prestation" d'écrivain d'Yves Simon à l'époque où j'ai lu Océans. Je connaissais le chanteur, aimais beaucoup certaines de ses chansons, mais quelle surprise de découvrir l'auteur de romans. Une telle qualité d'écriture, une telle force d'émotion. Il s'agit bien là d'un roman "d'apprentissage". Et le héros, ce jeune homme si proche de nous parfois dans ses passions, si vrai, si sincère dans ses émotions, dans ses emportements et dans ses exigences nous touche. Nous voudrions savoir encore lui ressembler... parfois.

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