Metropolis

Un reportage de Dominique Rabourdin

Diffusé Samedi 06 novembre 2004 à 23h25

Rédaction: ARTE France, Online Productions

 

Metropolis : J’ai l’impression que les Russes en général lisent beaucoup plus que d’autres peuples, lisent sans doute plus que les Français…

Ludmila Oulitskaïa : Vous savez, je crois que c’est lié à notre histoire, plutôt monstrueuse. Les Russes étaient privés de bien des choses. Bien sûr, je n’ai pas connu les années d’avant-guerre, mais l’après-guerre oui… or la lecture était à peu près le seul domaine où l’individu pouvait exercer sa liberté de choix. La lecture était un rejet de la réalité. Il y avait là, pour une part, un refus de prendre en compte le réel, les gens s’évadaient dans la lecture, comme Sonietchka, mon héroïne, pour ne pas être partie prenante de cette vie-là. Sans compter que les Russes n’avaient aucune des distractions dont bénéficiait l’Occident : le cinéma était très limité, le théâtre aussi, il n’y avait pas la moindre possibilité de voyager. Le « rideau de fer » était très solide, à l’époque. Le goût des Russes pour la lecture s’explique donc partiellement, pour moi, par le contexte. Un contexte qui ne leur laissait rien d’autre.

Metropolis : Comment écrivez-vous ?

Ludmila Oulitskaïa : Je fais partie de ces gens qui travaillent avec beaucoup de difficulté. Et si le lecteur a l’impression que mes livres sont écrits facilement, j’en suis très heureuse, parce qu’en réalité j’écris très difficilement, cela me fatigue atrocement, j’ai constamment l’impression que je ne m’en sortirai jamais, que je n’arriverai pas au bout. Chaque livre un peu volumineux me plonge dans le désespoir, je me dis que je suis dans une impasse et que je n’en sortirai pas. Pourtant, je dois avouer que, jusqu’à présent, il n’y a qu’un livre dont je n’aie pas réussi à me dépatouiller. J’espère d’ailleurs, avec le temps, y parvenir également.


Metropolis : Vous êtes un écrivain que tout le monde connaît maintenant, vous êtes traduit, je crois, dans 27 langues, vous avez du succès dans énormément de pays, vous devriez avoir un peu plus confiance en vous !

Ludmila Oulitskaïa : Le problème, voyez-vous, est que, sans doute parce que je suis arrivée très tard à la littérature, en venant d’un autre univers, du monde scientifique, j’ai le sentiment très fort d’être un dilettante. Et je comprends aujourd’hui que cela m’a été très utile, parce que je me suis toujours sentie libre. Je me sentais libre, je savais que si j’avais du succès, si ça marchait, ce serait pur hasard et que je n’avais en fait rien à espérer. Après tout, mon premier livre est sorti alors que j’avais presque cinquante ans.

Metropolis : Est-ce que c’était particulièrement difficile, à l’époque où vous commencez à écrire, d’être à la fois une femme, un écrivain et de venir d’une famille juive ?

Ludmila Oulitskaïa : Vous savez, tout cela représente, en quelque sorte, des données de base. Je ne pouvais rejeter aucun de ces rôles : je ne pouvais refuser d’être mère, j’avais déjà deux enfants ; je ne pouvais refuser d’être juive, puisque c’est un fait de ma biographie. Il me semble aujourd’hui que c’étaient des années assez complexes mais fortes, intéressantes. Dans l’ensemble, d’ailleurs, ma vie s’est plutôt bien combinée, j’ai toujours le sentiment de me trouver aux endroits les plus intéressants ; le sentiment de toujours tomber à pic et d’être témoin du plus important. C’est sans doute une impression parfaitement subjective, mais elle est permanente chez moi : oui, je vis au bon moment !

Metropolis : Est-ce que l’écrivain, dans la Russie d’aujourd’hui, a des devoirs ?

Ludmila Oulitskaïa : Je voudrais dire que je tiens moins que tout à m’occuper de politique, à m’en mêler, parce que, depuis toute jeune, j’ai pour tout ce qui la concerne une effroyable aversion. Mais elle fait irruption chez nous et nous contraint, nous oblige malgré tout à ouvrir parfois la bouche, à écrire quelque chose. J’y ai ainsi passé la soirée d’hier, jusque tard dans la nuit… parce qu’on m’avait téléphoné d’Italie pour me demander de réagir « à chaud » à la prise d’otages de Beslan. Et j’ai écrit, parce qu’il est impossible de ne pas le faire. Cela arrive constamment : la vie, malheureusement, fournit sans cesse des prétextes, des occasions, et l’on ne peut pas refuser, éluder, on ne peut pas ne pas s’exprimer.

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