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LA PART DE L'AUTRE

Eric-Emmanuel SCHMITT

 

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"Il veut comprendre, comprendre que le monstre n'est pas un être différent de lui, hors de l'humanité, mais un être comme lui qui prend des décisions différentes. Depuis ce jour, l'enfant a peur de lui-même, il sait qu'il cohabite avec une bête violente et sanguinaire, il souhaite la tenir toute sa vie dans sa cage" Eric-Emmanuel Schmitt - La part de l'autre


Fiche :

Auteur Eric-Emmanuel Schmitt
Editeur Lgf
Collection Ldp, numéro 5537
Nombre de pages 503 pages
Format 11 cm x 18 cm
ISBN 2253155373

 

Résumé :

08 octobre 1908 : Adolf Hitler recalé. Que se serait-il passé si l’Ecole des beaux-arts de Vienne en avait décidé autrement ? Que serait-il arrivé si, cette minute là, le jury avait accepté et non refusé Adolf Hitler, flatté puis épanoui ses ambitions d’artiste ? Cette minute là, aurait changé le cours d’une vie, celle du jeune, timide et passionné Adolf Hitler, mais elle aurait aussi changé le cours du monde. Résumé de l'éditeur

Alternées tour à tour, défilent en effet sous nos yeux deux vies que tout oppose, en fonction de causes initiales radicalement opposées. D'un côté le clochard, le caporal à la Croix de fer, le dirigeant du parti national-socialiste fan de l'opéra wagnérien Rienzi, le dictateur misanthrope dément dont le romancier développe une biographie dûment renseignée. De l'autre, Adolf H., jeune homme soigné par Freud pour ses troubles, peintre de l'école surréaliste du légendaire Montparnasse parisien, ardent défenseur du sionisme…
On passe d'un Adolf à son double comme on verse du rire aux larmes, du sérieux à la plaisanterie, de la paix à la guerre (à noter : une belle symétrie croisée lors des descriptions des ravages de la guerre de 14-18). Au carrefour de ces trajectoires où se rejoignent comédie et tragédie, l'écrivain laisse place à de seyantes définitions philosophiques (pays/nation ; amour/amitié ; égoïsme/égocentrisme) qui éclairent dialectiquement la part d'ombre abritée par le cœur humain. En vérité, qu'elle soit "maudite" ou divine, savoir admettre "la part de l'autre" dans la constitution de l'image ou du destin de chacun, c'est toujours privilégier l'ouverture du dialogue par essence démocratique sur le repli du monologue totalitaire. Une leçon que l'humanité (hélas ? tant mieux ?) n'a pas fini de méditer. Frédéric Grolleau Ce texte se rapporte à l'édition . http://www.amazon.fr/

 

Extrait :

D’abord il se fait désirer.

Il donne un rendez-vous. Toujours loin dans le temps. Toujours incertain. Car, pour se rendre précieux, il a fait courir la rumeur que ses nombreuses responsabilités le contraignent parfois d’annuler. C’est faux mais qui le sait ? Du coup, ce n’est plus Hitler qui attend la foule mais la foule qui attend Hitler. Qui l’espère.

Le jour dit, il met en scène son apparition. Il exige que le lieu de réunion quel qu’il soit, ait perdu son aspect ordinaire ; des drapeaux, des bannières, des rangées de chaises, des pyramides de tribunes, des haut-parleurs, des projecteurs lui ont ôté son aspect habituel ; la foule entre dans un quotidien métamorphosé, embelli, réenchanté. Ensuite, il se fait attendre. Il organise avec précision son retard. Il a calculé le temps exact nécessaire à une foule pour devenir tendue, impatiente, sans être bafouée ni furieuse. Il sait alors entrer rapidement et bondir sur la tribune elle une solution.

Il bouge vite. Ses gestes sont précis, nerveux. Il sait qu’il doit surprendre par son énergie. La foule ne le connaît que par ses effigies, ses photographies lentes et silencieuses, élaborées avec son ami Hoffmann, qui le font paraître noble et pensif. Maintenant, il doit, en quelques secondes, montrer les qualités opposées. C’est à ce prix-là qu’on fascine, à ce prix-là qu’on est une star. Il le sait, il a étudié les vedettes de cinéma. Seule la cohabitation des extrêmes dans une même personne entretient l’appétit de la foule. Greta Garbo règne sur le monde car sa beauté hautaine, polie, digne d’une statue antique, est contredite par ses gestes embarrassés de femme trop grande qui a honte de dominer, ces pas de danseuse aladroite qui va tomber, ses regards émus d’être trop sensible, sa nuque d’oiseau blessé. Hitler travaille dans les même zones de contraste : après avoir imposé l’image d’un visionnaire calme aux yeux d’azur, au physique alangui, perdu dans des rêveries sublimes, il va monter, en char et on os, une énergie coupante, mordante, virtuose, fébrile donnant l’idée qu’une invincible force le dépasse lui-même.

Il est là. Il fait face à la foule. Ce ne sont encore que les préliminaires.

La foule est une femme ; la femme est longue à venir ; Hitler est un grand amant parce qu’il est encore plus lent qu’elle. Dès le départ, il livre des arguments, des idées, mais il donne peu. Il traîne. Il retient. Il veut créer l’envie dans la foule. Il veut qu’elle s’ouvre. Il garde ses assauts pour plus tard. Par contre, lorsqu’il s’échauffera, il sera fort, bandant, inépuisable.

En amour, on appelle ça un étalon ; en politique, un démagogue. (Pages 348/349)

Autre extrait

 

Critique/Presse :

LE FIGARO LITTERAIRE (27 Septembre 2001) : Schmitt aurait dû se contenter de nous raconter cette vie réussie dans un autre monde. Or que fait-il ? Il dynamite les règles du genre et écrit en alternance, la vraie vie de Hitler et son faux destin. Un choix qui surprend. A quoi bon nous raconter ce que nous savons déjà ?
En fait, Schmitt choisit surtout d'évoquer les années de jeunesse de Hitler, celles qui vont jusqu'à la première guerre mondiale. De cette époque-là, le lecteur moyen ne sait pas grand-chose. Il se surprend, horrifié, à trouver le personnage plutôt humain.
‘ C'était le but du jeu, affirme Schmitt. Montrer qu'on ne naît pas monstre, mais qu'on le devient. J'ai d'ailleurs pensé un temps intituler le roman Archéologie d'un monstre. Hitler avait un beau rêve : être peintre, jusqu'à son échec, c'était quelqu'un de fréquentable. D'étudiant, il est devenu pauvre. De cette exclusion, la rancoeur - le ' ressentiment ', dit Nietzsche - est née. Son intégration s'est faite par la guerre. Du coup, à ses yeux, la guerre est devenue un principe de l'existence. La défaite de l'Allemagne en 1918 a été un autre traumatisme. Ce qui m'intéressait, c'était de montrer comment se fabrique un homme. On est tous une même souche, qui peut donner à l'arrivée deux individus complètement différents.
(Bruno Corty)

LE MONDE (26 Octobre 2001) : Pour ce philosophe de formation, qui s'est d'abord fait connaître par son théâtre, le roman se veut, en premier lieu, recherche de sens. Et son écriture, la manoeuvre destinée à extraire une perle de vérité du magma de l'univers.
D'où l'absolue nécessité de regarder le monde, pour tâcher de comprendre, puis de susciter la réflexion chez ses lecteurs. ‘ A mes yeux, dit-il, et dans la perspective de Diderot, le but d'un roman est de semer, de choquer, de déconcerter, de troubler, de faire réfléchir.
(…)
La part de l'autre , le roman dont deux Adolf Hitler sont les héros.
Un texte bien écrit, très habilement mené mais qui laisse parfois le lecteur à distance - comme si celui-ci refusait l'horrible parenté qu'on lui propose, parce que l'auteur lui-même ne l'a pas vraiment acceptée jusqu'au bout.
(Raphaëlle Réolle)

LE POINT (26 Octobre 2001) : Eric-Emmanuel Schmitt, moraliste, dédouble le triste héros pour réfléchir sur l'innocence et la culpabilité, la liberté et la responsabilité de tout individu.
Un numéro d'équilibriste intrépide
(...) Loin d'illustrer les grandes heures historiques du Führer, Schmitt évoque Hitler dans trente scènes intimes qui projettent une lumière étrange et violente sur les coulisses affectives, sexuelles, caractérielles d'un extraordinaire autolâtre tentant d'incarner le héros nietzschéen. La réussite de ce portrait est étonnante.
(Pierre Billard)

MAGAZINE LITTERAIRE(Septembre 2001) : La part de l'autre évoque le double qui est en chacun de nous, notre part d'ombre et de mort. Habilement, Eric-Emmanuel Schmitt ne lève pas l'ambiguïté. S'agit-il d'un même personnage qui se dédouble, ou de deux personnages, portant le même nom et ayant deux vies bien distinctes - l'un entrant politique ; l'autre devenant peintre et assistant à l'ascension de son homonyme...
(...) Je le répète, La part de l'autre parle à chacun d'entre nous.


Petite remarque perso : Qui aurait été Hitler si… L’évocation de sa jeunesse, de ses échecs, de sa pauvreté, de ses frustrations, de sa libido… toutes ces années de construction d’une personnalité qui allaient aboutir au dictateur que le monde a connu, a subi. Et en opposition quasi symétrique, cet Adolf H. semblable et pourtant si différent, qui réussit son concours à l'académie des Arts. Le premier entrera en politique. Le second deviendra peintre. Le livre suit leur cheminement réspectif.
Il est toujours bon d'être déstabilisé, de ne pas trop s'abriter derrière des certitudes, de rester conscient qu'il y a peut-être en chacun de nous « la part de l’autre »… Ne rien occulter, se sentir vulnérable et rester vigilent. Une manière aussi de mieux comprendre. Schmitt fait dire à Adolf H (l'autre) dans son roman : "J'essaie de trouver une logique au comportement d'Heinrich. Je veux comprendre. Comprendre non pas pour justifier. Comprendre pour moins souffrir. Le mal est un mystère plus profond que le bien car, dans le bien, il y a une lumière, un dynamysme, une affirmation de la vie. Comment peut-on choisir l'obscur ?"
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Une irrémédiable "mécanique" s'est mise en marche ce jour où dans la salle d'examen a retenti le fatidique "Hitler : recalé". Quant aux pages consacrées à Adolf H, elles recèlent souvent une belle part d'émotion.
Un seul regret, s'il faut vraiment en trouver un : le côté parfois un peu caricatural de l'évocation : Hitler rate son concours et devient dictateur, Adolf H le réussi et devient peintre de renom...

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