LA FILLE DE L'HOMME AU PIANO

Timothy FINDLEY

 

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Fiche :

Timothy Findley
Le Serpent à plumes
traduit de l'anglais par Isabelle Maillet.
501 pages.
Prix : 21,19 E/ 139 FF.

Résumé :

Folie et isolement : Timothy Findley se tient une fois de plus, avec La Fille de l'homme au piano, au centre de la complexité humaine. Le nouveau roman de Timothy Findley comporte une importante dimension historique. Mais s'il retrace le parcours d'une famille canadienne de Toronto, entre 1850 à 1939, il relate avant tout la quête de Charlie, jeune accordeur de piano. La fresque laisse rapidement le champ libre à l'intime, à la souffrance individuelle. L'écrivain canadien déploie un grand nombre de personnages pour multiplier ses angles de vue et touche au profond déséquilibre de l'être humain.La Fille de l'homme au piano permet de découvrir un pan supplémentaire d'une oeuvre poignante, en partie traduite en français (cinq romans sur neuf), de revenir sur les précédents livres de l'auteur aussi, car chaque roman de Findley, en tentant de cerner les différents visages de la folie, défriche inlassablement le même univers. Lily, la mère du narrateur, n'est pas sans rappeler Lilah, l'héroïne schizophrène du Chasseur de têtes. On se laisse rapidement gagner par la masse romanesque, happer par un texte dense et admirablement construit, qui s'enfonce lentement dans le drame. Charlie retrace sa propre histoire, cherche à retrouver l'identité de son père qu'il n'a pas connu. Il entreprend de "recoller les morceaux du passé familial" en rassemblant les carnets de sa mère : "Ses cahiers ne formaient pas un journal à proprement parler, mais se présentaient plutôt comme des paragraphes disloqués, des phrases -et même des chapitres- dans lesquels elle multipliait les tentatives pour formuler une réponse au fait d'exister."Timothy Findley s'attache à la différence, démontre l'isolement inévitable de tout être décalé, son immense sensibilité aussi qui le pousse en dehors du moule de la normalité. Le narrateur se souvient des paroles de sa mère : "Mais toi et moi, nous ne vivons pas dans ce monde, n'est-ce pas?". Sujette à des crises d'épilepsie foudroyantes, Lily s'éloigne inéluctablement. Car la folie fait peur et rend l'entourage impuissant. Si l'action du roman est située aux portes de notre siècle, le propos de Findley reste profondément actuel. La Fille de l'homme au piano souligne notre incapacité à sortir de l'enfance pour passer dans le monde des adultes. Charlie semble être le seul à pouvoir déchiffrer le sens des actes de sa mère. Il cherche dans le passé les fondations nécessaires à son existence. À mesure qu'il grandit, il assiste aux renoncements de Lily et devient son protecteur : "J'avais aussi reçu comme cadeau une personne à déchiffrer, à protéger, à analyser. Quand j'affirme que j'étais déjà vieux à huit ans, je me contente d'énoncer une vérité." Timothy Findley remue cette part incompressible de douleur qui peut surgir en chacun de nous et nous faire basculer. La guerre s'immisce progressivement dans le roman, comme si le chaos collectif ne devait être que la multiplication inévitable du drame individuel. La Fille de l'homme au piano est un texte bouleversant et tragique. La vie de Lily est une descente aux enfers, le parcours d'une femme aux prises avec un destin tenace, sans issue.

Article paru dans Le Matricule des Anges Numéro 029 - janvier-mars 2000

Comme souvent dans les romans de Timothy Findley, on commence par feuilleter un album de photos et fredonner une chanson d'autrefois. Lily, la mère de Charlie Kilsworth, vient de mourir. C'était une femme captivante, fascinée par la musique et par le feu, dont la maladie mentale avait ravagé sa vie comme celle de son fils, et terrorisé son entourage. On est au Canada en 1939. Devant les photos de famille, Charlie décide de remonter le temps, pour rendre à sa mère une histoire que la folie a escamotée.

La saga familiale commence en 1889 dans une riche ferme de l'Ontario où prospère l'honorable famille Kilsworth. Edith, la jeune fille de la maison, est enceinte. Elle a conçu Lily avec Tom Wyatt, l'homme au piano, un artiste venu de Toronto. Lorsque Edith apprend que Tom Wyatt est mort dans un accident stupide, elle accouche seule, dans la prairie où Lily fut conçue. Cet accouchement solitaire et paisible au sein d'une nature munificente est un des plus beaux moments du livre. Edith s'aperçoit rapidement que sa fille est épileptique. L'origine de sa maladie est un secret de famille qu'elle découvrira à Toronto. Un nouveau chapitre s'ouvre lorsque le frère de l'homme au piano arrive de Toronto pour épouser Edith, recluse dans sa famille avec sa fille malade. Arriviste, autoritaire, réactionnaire, il terrorise Lily qui, plus tard, à son tour, donne naissance à un fils de père inconnu.

Tous les thèmes chers à Timothy Findley sont réunis dans cette savante reconstitution historique: l'attrait du feu, le goût des photographies, l'exploration du passé, le pouvoir évocateur de la musique et, surtout, l'aliénation avec son cortège d'exclusions et de souffrances. On sait que Timothy Findley a des raisons personnelles d'y être particulièrement sensible.

Lili Braniste Lire, novembre 1999

Extrait :

1. Je l'avais vue la veille encore, par une journée toute de ciel bleu pâle et de brise estivale. Nous nous tenions sur la pelouse, sous les châtaigniers, et elle m'avait confié : Les feuilles me parlent, Charlie.

Oui.

Il y avait des chaises et des tables de bois peintes en vert. Certaines étaient occupées par d'autres patients avec leurs proches. Seules les familles avaient un droit de visite –les familles, ou les avocats mandatés pour la circonstance, qui apportaient des documents requérant des signatures.

"Tu te rappelles Ada ? Elle jouait du piano au Duke of York, à l'époque des films muets."

Lily me posait cette question à chacune de nos rencontres.

"Oui, répondis-je.

-Elle est assise là-bas, en train de s'imaginer que Neddy va venir la chercher. Tu te rappelles Neddy ?

Oui. Lui, il jouait du violon et arborait un nœud papillon. Il avait été amoureux de Lily.

"Parfois, je me dis qu'il peut reparaître à tout moment, ajouta-t-elle, la tête détournée. Au fond, nous savons seulement qu'il est porté disparu."

Non. Nous savions qu'il était mort. Pourtant, je ne soufflai mot.

"Ce n'est pas comme s'il y avait un certificat de décès, poursuivit-elle, ou l'un de ces épouvantables câblogrammes que l'on envoyait aux gens…"

Et dont elle-même avait reçu un exemplaire d'ailleurs.

"Il est porté disparu, rien de plus. Disparu. Avec les autres…"

En prononçant ces mots, elle mit sa main en visière au-dessus de ses yeux, non pour les protéger du soleil, mais pour concentrer son regard. Rien qu'à son expression, je compris qu'elle contemplait directement le passé, où la plupart d'entre nous –du moins le pensait-elle- étions repartis.

"Un jour, dit-elle, il nous faudra organiser une grande réunion, rassembler tout le monde dans un endroit sûr…"

Elle laissa retomber sa main et scruta l'horizon barré par un mur qui délimitait sa réclusion.

"Ici, ce n'est pas un endroit sûr, Charlie. Même s'il s'agit d'un asile."

Non.

"Pas dans ce monde."

Non.

Puis, à sa manière bien particulière d'envoyer la réalité au diable, elle sourit.

"Mais toi et moi, nous ne vivons pas dans ce monde, n'est-ce pas ?"

Non, en effet.

"Grâce à Dieu", ajoutai-je.

Elle me prit la main.

"Tu es resplendissant, Charlie.

-Merci.

-Si seulement nous connaissions ton père… Il pourrait assister à notre réunion lui aussi.

-La réunion ?

-Oui. Celle dont je viens de te parler –nous tous, enfin ensemble…"

Oui.

"C'est important pour toi de ne pas le connaître ?" demanda-t-elle.

Je mentis en lui répondant que non, ce qu'elle avait besoin d'entendre. Lily avait toujours ignoré qui était mon père. Cette information ne figurait pas parmi celles qu'on lui avait transmises au sujet de sa propre existence. En vérité, c'était une des raisons pour lesquelles elle se trouvait dans cet asile –sa passion pour les inconnus, sa conviction que nous devions placer notre confiance en eux, voire leur offrir notre vie le cas échéant. Cela ne veut pas dire qu'ils la prendront, Charlie, répétait-elle. Quand tu donnes une vie, tu en reçois une.

Peut-être.

Tu sais pourquoi tu es resplendissant aujourd'hui, Charlie ?"

A présent, Lily avait recouvré son attitude espiègle. Me serrant le bras à deux mains, elle tournait le visage vers moi en souriant. Elle aurait fait fondre les cœurs les plus endurcis avec ce regard fascinant et ces lèvres dessinant un petit sourire enfantin, tout de guingois Je faillis baisser les yeux, mais les siens m'en empêchaient.

"Non, déclarai-je. Explique-moi.

-Tu ressembles à ce garçon dont j'étais amoureuse autrefois. Je ne me souviens plus de son nom, mais je suis sûre que tu es de lui, et ça me suffit. Comment dit-on déjà ? On parle bien de l'éternel retour des choses ?

-Oui.

-Eh bien, tu es revenu, Charlie. Et tu l'as ramené avec toi, même si nous ignorons son identité".

Peu à peu son sourire s'évanouissait.

"Tu veux t'asseoir ? s'enquit-elle. Ou marcher ?

-Marcher" répondis-je.

J'aspirais à m'éloigner de ces petites chaises et tables vertes, de ces familles venues voir les leurs. Et aussi, du spectacle de l'amie de Lily, Ada, figure solitaire qui levait des yeux pleins d'espoir vers chaque jeune homme passant devant elle. Etes-vous mon fils Neddy ?

Non, m'dame.

Lily, ma mère, s'appuya sur mon bras, puis nous nous enfonçâmes sous le couvert jusqu'à laisser les tables derrière nous et fouler l'herbe du sous-bois.

"Ce n'est pas le genre de réunion que j'avais en tête, déclara Lily, comme si elle avait deviné ma détresse devant tous ces êtres perdus. Pour la mienne, nous serons rassemblés dans un endroit sûr. Et nous danserons."

Ainsi en était-il de son credo. Un endroit sûr. Une grande réunion. Des danses. Lily virevoltant, et des chansons.

Au moment de nous engager sur la pelouse, nous nous immobilisâmes pour jeter un coup d'œil dans la direction d'où nous venions. Sur mon bras, la pression de sa main se fit plus forte. De son autre main, elle abaissa le bord de son chapeau. C'était étrange. J'aurais juré l'entendre dire : Au revoir Charlie. Mais quand je la regardai, sa bouche était close, et Lily, silencieuse.

Le lendemain matin, je fus réveillé par un appel téléphonique. Il était sept heures, et on me demandait de passer identifier le corps.

Elle avait péri par le feu comme elle avait vécu : au milieu d'un cercle d'inconnus. Pour une fois, elle n'avait pas essayé de se sauver. Sa fuite –enfin- s'était terminée à l'asile d'aliénés de Whitby, en Ontario, le 17 juillet 1939. Un mois après son quarante-neuvième anniversaire. (Pages15 à 19)

Critique/Presse :

Petite remarque perso : J'ai vraiment adoré ce livre qui m'a fait découvrir T. Findley. Foisonnant et riche. Du grand art ! Dès les premières pages, l'émotion est là, forte, intense. Ensuite, il devient difficile de quitter ces pages, au fur et à mesure que l'on avance dans le livre, et c'est avec regret qu'on l'abandonne, une fois terminé. On ne l'abandonne pas vraiment d'ailleurs. Il reste avec nous longtemps...

 

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