Un Monde A Lire
Le rapport Brodeck
Le rapport Brodeck
 
Philippe Claudel
 
Aux éditions Stock
Paru en 2007
400 pages
ISBN : 978-2-234-05773-9
 
Liste des livres
Liste des auteurs
   

"Tu n'étais pas comme les autres Brodeck, (...) tu n'étais pas comme les autres car tu regardais toujours au-delà des choses... Tu voulais toujours voir ce qui n'existait pas. "(Page 110)

Résumé :

Présentation de l'éditeur :

Le métier de Brodeck n'est pas de raconter des histoires. Son activité consiste à établir de brèves notices sur l'état de la flore, des arbres, des saisons et du gibier, de la neige et des pluies, un travail sans importance pour son administration. Brodeck ne sait même pas si ses rapports parviennent à destination. Depuis la guerre, les courriers fonctionnent mal, il faudra beaucoup de temps pour que la situation s'améliore. «On ne te demande pas un roman, c'est Rudi Gott, le maréchal-ferrant du village qui a parlé, tu diras les choses, c'est tout, comme pour un de tes rapports.»
Brodeck accepte. Au moins d'essayer. Comme dans ses rapports, donc, puisqu'il ne sait pas s'exprimer autrement. Mais pour cela, prévient-il, il faut que tout le monde soit d'accord, tout le village, tous les hameaux alentour. Brodeck est consciencieux à l'extrême, il ne veut rien cacher de ce qu'il a vu, il veut retrouver la vérité qu'il ne connait pas encore. Même si elle n'est pas bonne à entendre.

"À quoi cela te servirait-il Brodeck ? s'insurge le maire du village. N'as-tu pas eu ton lot de morts à la guerre ?
Qu'est-ce qui ressemble plus à un mort qu'un autre mort, tu peux me le dire ? Tu dois consigner les événements, ne rien oublier, mais tu ne dois pas non plus ajouter de détails inutiles. Souviens-toi que tu seras lu par des gens qui occupent des postes très importants à la capitale. Oui, tu seras lu même si je sens que tu en doutes..."
Brodeck a écouté la mise en garde du maire.

Ne pas s'éloigner du chemin, ne pas chercher ce qui n'existe pas ou ce qui n'existe plus. Pourtant, Brodeck fera exactement le contraire.

 
"Ne le prenez pas mal reprit le vieil homme, mais parfois, mieux vaut ne pas revenir de là où on est parti. On se souvient de ce qu'on a laissé, mais on ne sait jamais ce qu'on va retrouver, surtout lorsque les hommes ont été pris de folie durablement. Vous êtes jeune encore, pensez à cela." (Page102)
 

Extrait :

Parfois, on me donnait du pain, un morceau de fromage, une pomme de terre cuite sous la braise, mais certains me jetaient de petits cailloux, des crachats, des mots sales comme s'ils avaient croisé un malfaisant. Ce n'était rien à côté de ce que j'avais quitté. Je savais que je venais de bien trop loin pour eux, et ce n'était pas une affaire de kilomètres véritables. Je venais d'un pays qui n'existait pas dans leur esprit, un pays qu'aucune carte n'avait jamais mentionné, un pays qu'aucun récit n'avait jamais exprimé, un pays sorti de terre en quelques mois, mais dont les mémoires allaient désormais devoir s'encombrer pendant des siècles.

Comment j'ai pu marcher autant, coudre tous ses sentiers sous mes peids nus, je ne saurais dire. Peut-être tout simplement parce que, sans le savoir, j'étais déjà mort. Oui, peut-être parce que j'étais mort, comme les autres, comme tous les autres dans le camp, mais que je ne le savais pas, que je ne voulais pas le savoir, et comme je le refusais, j'étais parvenu à tromper la vigilence de ceux qui gardent les Enfers, les vrais, et qu'à force de voir arriver en ces temps trop de monde à leurs portes, ils m'avaient laissé m'en retourner, se disant qu'après tout, je finirais bien par revenir un jour ou l'autre prendre ma place dans la grande cohorte. J'ai marché, marché, marché. J'ai marché vers Emilia. J'allais vers elle. Je revenais. Je ne cessais de me dire que je revenais vers elle. (Pages 94-95)

 
"Les hommes vivent un peu comme les aveugles, et généralement, ça leur suffit. Je dirais même que c'est ce qu'ils recherchent, éviter les maux de tête et les vertiges, se remplir l'estomac, dormir, venir entre les cuisses de leur femme quand leur sang devient trop chaud, faire la guerre parce qu'on leur dit de la faire, et puis mourir sans trop savoir ce qui les attend après, mais en espérant tout de même que quelque chose les attend." (Page 42)
 

Petite remarque perso :

Prix Goncourt des Lycéens 2007. C'est pour moi un signe de qualité : j'avais lu Farrago, qui avait reçu le même prix et j'avais été éblouie. Je connais Philippe Claudel à travers La petite fille de monsieur Linh mais je n'ai pas lu ses âmes grises.

Brodeck revient des camps et retrouve sa femme, la vie reprend lentement un cours bouleversé par la folie des hommes. Rien n'est oublié, le silence recouvre le village comme le manteau neigeux hivernal. Les lieux ne portent pas de nom, les noms n'existent plus, ils ne savent plus franchir les lèvres scellées. Seule demeure, imprecise, cette ligne qui sépare l'ici et l'ailleurs, ce côté de la frontière et l'autre côté. La raison et la folie, la vie et la mort, le jour et la nuit... Tout se mêle. Et puis un jour, de cet "autre côté", arrive l'Anderer, si différent de ceux du village. L'atmosphère pesante est admirablement rendue par les mots et Claudel, lentement, dessine le village, les maisons profondes, les secrets. Une porte qui s'ouvre, un regard qui chemine et alourdit la marche du passant... Et puis l'Ereigniës : "ce moment de stupeur qui est un moment de bascule et d'indécision"... d'horreur. Au fil des pages, Brodeck s'éloigne de ce dont on l'a chargé. Il devait rapporter ce qui s'était passé ce soir là, ne pas s'en éloigner, s'en tenir aux faits... c'est une autre histoire qu'il va livrer, une histoire intimement liée à la sienne... une histoire d'avant l'Ereigniës, une histoire d'avant l'humanité, une histoire où la peur engendre la violence pour former une rivière souterraine qui enfle jusqu'à la crue. D'autant que "L'idiotie est une maladie qui va bien avec la peur. L'une et l'autre s'engraissent mutuellement, créant une gangrène qui ne demande qu'à se propager." Une question, lancinante : comment vivre, comment reconstruire sur ce terrain dévasté ? Une réponse...

 
"L'homme, même s'il sait qu'un jour il mourra, ne peut vivre durablement dans un univers qui ne lui renvoie que la conscience de sa propre mort, un univers saturé de mort, et qui n'a été pensé que pour cela. "(Page 201)
 

Haut de la page

Laisser un commentaire sur le Livre d'Or

Retour accueil