REQUIEM POUR UN PAYSAN ESPAGNOL

Ramón SENDER

 

 

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"Je ne sais pas ce qui m'arrive, mais lorsqu'un fait secoue profondément ma vie, il y a une espèce d'inhibition intellectuelle qui me rend l'écriture difficile sur ce sujet. Par exemple, la mort de mon frère Manuel, qui était et qui est dans mon souvenir l'homme le plus noble et le plus pur que j'aie jamais connu" Ramon J. Sender - Monte Odina

 

Fiche :

Auteur R.J. Sender
Editeur Actes Sud
Traduit par Jean-Paul Cortada
Date de parution 12/1992
Collection Babel, numéro 25
ISBN 2868696082

 

Résumé :

Présentation

La journée d'un vieux curé, dans un village espagnol. L'homme se souvient de Paco. Cet enfant qu'il a vu naître, qu'il a baptisé, cet enfant qui s'est attaché à lui, à qui il a finalement donné une "consience politique" en l'emmenant donner l'extrême onction à un mourant pauvre dans la périphérie du village. Dans son église, le curé prie à demi et se souvient. Il espère que la famille viendra pour ce "requiem", cette messe anniversaire. L'attente est rythmée par les allée et venue de l'enfant de coeur, et de la petite chanson qu'il fredonne... "Et voilà le Paco du Moulin..."
Ce que donne Sender à voir, à entendre, à comprendre, c'est la dramaturgie de la guerre civile espagnole dans la société paysanne, alors même que cette guerre demeure innommée. Avec une économie de mots, sans effusion de sentiments, des faits dans leur terrible simplicité. Des moments de vie criants de vérité, des "tableaux vivants".

 

Extrait :

La nuit était venue et on voyait les étoiles. Paco demanda :
– Ces gens sont pauvres, Mosén Millán ?
– Oui, mon enfant.
– Très pauvres ?
– Très.
– Les plus pauvres du village ?
– Va savoir, mais il y a pire que la pauvreté. Ce sont des malheureux pour d’autres raisons.
L’enfant de chœur voyait que le prêtre répondait à contrecoeur.
– Pourquoi ? demanda-t-il.
– Ils ont un fils qui pourrait les aider, mais j’ai entendu dire qu’il est en prison.
– Il a tué quelqu’un ?
– Je ne sais pas, mais cela ne m’étonnerait pas.
Paco ne pouvait pas rester silencieux. Ils marchaient dans l’obscurité sur un sol inégal. Repensant au malade, l’enfant de chœur dit :
– Il meurt parce qu’il ne peut pas respirer. Et puis nous partons, et il reste tout seul.
Ils marchaient. Mosén Millán semblait très las. Paco ajouta :
– Enfin, avec sa femme. C’est toujours ça.
Il y avait une bonne distance jusqu’ux premières maisons. Mosén Millán dit à l’enfant que sa compassion était bien vertueuse, et qu’il avait bon cœur. L’enfant demanda encore si c’était parce qu’ils étaient pauvres que personne n’allait les voir, ou parce qu’ils avaient un fils en prison, et Mosén Millán, voulant couper la conversation, assura que le moribond allait passer d’un instant à l’autre, et qu’il monterait au ciel, où il serait heureux. L’enfant regarda les étoiles.
– Leur fils ne doit pas être bien mauvais, père Millán.
– Pourquoi ?
– S’il était mauvais, ses parents auraient de l’argent. Il volerait.
Le curé ne voulut pas répondre. Et ils marchaient toujours. Paco se sentait heureux d’aller avec le curé. Etre son ami donnait de l’autorité, sans qu’il pût dire de quelle façon. Ils continuèrent à marcher en silence, mais lorsqu’ils arrivèrent à l’église, Paco répéta une fois encore :
– Pourquoi personne ne va le voir, Mosén Millán ?
– Qu’est ce que cela peut faire, Paco ? Celui qui meurt, qu’il soit riche ou pauvre, est toujours tout seul, même si les autres vont le voir. La vie est ainsi, et Dieu qui l’a créée sait pourquoi.
Paco se rappelait que le malade avait les pieds en bois, comme ceux des crucifix brisés et abandonnés du grenier.
Le prêtre rangeait le sac des huiles. Paco dit qu’il allait prévenir les gens, pour qu’ils aillent voir le malade et aider sa femme. Il viendrait de la part de Mosén Millán et, ainsi, personne ne refuserait. Le curé lui dit que ce qu’il avait de mieux à faire était de renter chez lui. Quand Dieu permet la pauvreté et la douleur, dit-il, il a ses raisons.
– Qu’est ce que tu peux faire ? ajouta-t-il. Ces grottes que tu as vues sont misérables, mais il y en a de pires dans d’autres villages.
A demi convaincu, Paco rentra chez lui, mais pendant le repas il parla encore deux ou trois fois du moribond et dit qu’ils n’avaient même pas dans sa cabane un peu de bois pour faire du feu. Ses parents se taisaient. La mère allait et venait. Paco disait que le pauvre homme qui mourait n’avait même pas de matelas, puisqu’il était couché sur des planches. Son père arrêta de couper du pain et le regarda.
– C’est la dernière fois, dit-il, que tu vas avec Mosén Millán porter l’extrême onction à quelqu’un.
L’enfant dit encore que le malade avait un fils au bagne, mais que ce n’était pas la faute du père.
– Ni celle du fils.
Paco attendit que son père en dit un peu plus, mais il se mit à parler d’autre chose.

Pages 35 à 37

 

Critique/Presse :

Petite remarque perso : J'ai beaucoup aimé la simplicité de ce livre. Très court, il dit pourtant un essentiel terrible. Un jeune homme meurt fusillé parce qu'il a tenté de défendre un idéal. Son idéal. Le vieux curé a donné à Paco cette conscience de la misère un soir, en l'emmenant avec lui donner l'extrême onction à un miséreux. L'enfant, touché au plus vif n'oublie jamais ce moment, ce dénument. Le lecteur suit la pensée du curé, à la limite de la prière... un requiem... Paco était ce jeune homme trop pur, le curé, lui, est un homme dans toutes ses contradictions, dans toutes ses lâchetés, dans toute sa tragédie aussi. Il aimait Paco comme un père aime son fils... Une très belle approche de l'idéal polique, mais aussi la descritpion d'un village espagnol à l'heure de la guerre civile, avec ses habitants, leurs querelles, leurs fêtes, leurs bavardages... Le drame s'est joué il y a un an. Les regrets ? Le sentiment de culpabilité ? La trahison ? Une jeunesse assassinée au nom d'un idéal... d'un idéal lentement "forgé" par le curé, presque à son insue, mais aujourd'hui, dans l'ombre triste de son église, peut-il ignorer sa responsabilité ? Non, il ne le peut pas...

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