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Auteur Philippe Beaussant
Comment s'entremêlent en la personne du Roi-Soleil, la couronne et la personne ? C'est le fil rouge de la lecture que nous propose Philippe Beaumont dans Le Roi-Soleil se lève aussi, son essai sur Louis XIV. Pour comprendre ce qu'est la vie du roi des Français, il faut suivre heure par heure une journée type de Louis XIV. On se rend compte que Sa Majesté obéit à un rituel cérémonial extrêmement complexe et parfaitement codifié. Du lever jusqu'au coucher, le roi doit être visible. Car en ce qui concerne le roi de France, tous veulent le voir (favoris, prétendants, ministres, etc.), à charge pour lui de savoir se montrer, de savoir mettre en scène sa seule présence, symbole muet et évident du pouvoir. Apparaître, incarner l'autorité et la descendance de droit divin, tous les jours, sans répit aucun, le roi doit jouer à être le roi. Philippe Beaumont démontre qu'en chaque personne royale et chez Louis XIV en particulier, le Moi est dépossédé de sa valeur. Ainsi, Louis XIV ne fait pas de confidences. Il ne parle jamais de lui. Ou si peu. Même s'il le souhaitait, il n'en a pas le loisir, ni le droit. Dans Le Roi-Soleil se lève aussi Philippe Beaumont nous apprend à concevoir autrement la vie d'un monarque. Une vie dure, exigeante, intransigeante, consacrée entièrement au sacrifice de sa personne intime et à la représentation permanente d'un idéal du pouvoir. --Denis Gombert Le XVIIe siècle n'est pas ce que l'on croit et la jeunesse de Louis XIV non plus. Il n'est pas une page de ce livre où l'on ne soit amené à se poser des questions qui se ramèneront toujours à cette unique interrogation : quel est, chez un homme du XVIIe siècle, le rapport entre sa personne et sa fonction ? Qu'est-ce qu'un roi ? Comment est-on roi ? Qui êtes-vous quand votre père vous demande : « Comment vous nommez-vous ? », et que vous répondez à l'âge de quatre ans : « Je m'appelle Louis Quatorze » ? Et qu'en outre le père répond : « Pas encore mon fils, pas encore » ? Essayons de suivre instant après instant ce que pouvait être une journée du Roi-Soleil. Nous le prenons à son réveil, et nous l'accompagnons jusqu'à son entrée dans les songes de sa nuit, puisqu'il rêve comme tout homme et que nous savons même par le journal de ses médecins qu'il a des cauchemars. Se référant aux écrits de l’époque (Mme de Sévigné, Saint-Simon…), il nous invite à abandonner nos préjugés et à nous plonger dans la société du XVIIe siècle pour mieux la comprendre. On s’intéressera tout particulièrement à l’évocation des rapports entre Molière et le roi (l’auteur prétend en effet que l’auteur/comédien, présent régulièrement au lever du roi en tant que valet, y aurait trouvé de nombreuses sources d’inspiration, parfois même à l’instigation du souverain lui-même). La présentation de Louis XIV, roi baroque, est également intéressante. C’est une mine à exploiter lorsqu’on étudie la littérature et l’art du XVIIe siècle. Mais Molière vient de nous montrer la "presse" et la "foule" qui s'avancent en rangs serrés, "pour assiéger la chaise", comme il dit. Quelle chaise ? Eh bien, oui, cette presse et cette foule sont entrées pour le moment ou le roi va passer sur sa "chaise d'affaires". C'est d'ailleurs pourquoi ses courtisans sont titulaires d'un "brevet d'affaires". Il s'agit, bien entendu, de sa chaise percée. Nous y voilà… On en a tant parlé, tant de générations de touristes, à Versailles, se sont étonnées, exclamées, esclaffées, qu'on a une légère hésitation avant de revenir sur ce sujet rebattu. Quoi ! Qu'est-ce ? Le Roi-Soleil fait ce qu'on appelle "ses besoins" en public ? N'y a-t-il donc pas, dans cet immense palais, le moindre recoin, une petite alcôve, un minuscule réduit, ce que justement nous avons fini par appeler "cabinet", où il puisse s'isoler, se cacher, se retirer un moment pour accomplir sans témoin l'acte, inévitable, mais grossier et sale, auquel est contrainte la nature humaine ? Pourtant si, il y en a, et précisément derrière sa chambre, et cela s'appelle justement "cabinet" ; mais cela sert à des choses beaucoup plus graves, notamment à traiter les affaires du royaume, si bien qu'aujourd'hui dans nos républiques nous appelons toujours "cabinet", une réunion de ministres, sans penser à mal. Mais pourquoi voudrait-on que le roi s'isole pour ce qu'il appelle "ses affaires" ? Pourquoi se cacherait-il, alors que tout le monde, en ce temps-là, sans fausse pudeur, s'installe sur la chaise percée en causant avec ses amis ? La duchesse de Bourgogne fut l'une des plus aimables et des plus délicates figures de la cour, au temps du Roi-Soleil, qui l'adorait. La voici, sous la plume de Saint-Simon : "Un soir qu'allant se mettre au lit où Monsieur le duc de Bourgogne l'attendait, et qu'elle causait sur sa chaise percée avec Mmes de Nogaret et du Châtelet, qui me le contèrent le lendemain…" Ce n'est donc pas le roi seul qui reçoit le public sur sa chaise percée, c'est tout le monde. On ne se cache pas, pas plus qu'on ne la cache. On y écrit, on y joue, les ministres y donnent audience, les généraux y donnent des ordres, les dames y causent. C'est tout simple. Ainsi, une fois de plus, le Roi-Soleil fausse le jeu. Parce qu'il est roi et qu'on visite en foule son château de Versailles, il cristallise autour de sa personne une problématique qui ne se pose pas dans les termes que nous croyons. Une fois encore, le XVIIIe siècle s'intercale entre lui et nous ; car c'est bien lui, le siècle des Lumières, qui, de même qu'il a inventé la salle à manger dont on se passait avant Louis XV et le couloir qui permet d'entrer dans une chambre sans avoir besoin de traverser la précédente, c'est lui qui a inventé la nécessité de ce lieu privé que nous avons, Dieu sait pourquoi, mis au pluriel, "cabinets", avant de la traduire en anglais. Nous avons des pudeurs que nos ancêtres n'avaient pas ; ou, plus précisément, qu'ils disposaient autrement, dans un autre ordre d'urgence. Eurydice meurt parce qu'elle ne peut accepter de soulever le bas de sa jupe pou qu'Aristée arrache le serpent qui lui mord la cheville : c'est ainsi que l'on comprenait son histoire en 1647, quand on représenta l'Orfeo de Luigi Rossi, commandé par Mazarin. Cent cinquante ans plus tard, Viginie, sous les yeux de Paul désespéré, meurt parce qu'au milieu de la tempête elle refuse qu'un matelot la porte dans ses bras pour la sauver. Voilà quelles étaient les pudeurs du XVIIe siècle, qui étaient encore actuelles au temps de Bernardin de Saint-Pierre, pendant la Révolution. Elles ne faisaient pas sourire, elles faisaient pleurer d'émotion. Elles nous paraissent peut-être ridicules, elles ne l'étaient pas. Nos manières de faire l'auraient peut-être été et nos larmes aussi. Prenons
donc les choses avec la même simplicité que nos anciens et
ne donnons pas à cette chaise plus d'importance qu'elle n'en avait,
puisque ce serait justement pécher contre le naturel avec lequel
ils en usaient : si ce n'est, une fois encore, pour nous étonner
de la distance qui sépare ce que nous croyons avoir été
de ce qui fut. (Pages 90 à 93) Louis,
né pour être roi - par Gabrielle Rolin Romancier et musicologue, il a piqué une tête dans le grand siècle, interrogé tous les témoins et filé le roi sans le lâcher d'une semelle. Il a vu la nourrice pénétrer, avant le Lever, dans la chambre d'apparat pour «baiser Sa Majesté au lit», ce que confirme Saint-Simon. Mais Louis XIV a-t-il passé toute la nuit dans ce lit? Vous plaisantez. Le devoir conjugal l'a appelé chez la reine, le goût de la chair l'a guidé vers la favorite du moment. Il dispose de quatre chambres et le valet qui le suit, auquel le relie un cordonnet de soie attaché au poignet, connaît tous les passages secrets. Ainsi les apparences sont-elles sauves, la raison d'être de Sa Majesté. Le roi joue son rôle comme s'il était né pour l'emploi (ce qui est d'ailleurs le cas), éclatant Molière qui a le privilège de le saluer au réveil, s'offrant en permanence, à table, à cheval, sur sa chaise percée, à l'admiration des siens. Sa raison d'être est de se montrer, il y puise l'énergie qui lui permet, à soixante-seize ans, de tuer une trentaine de faisans et peut-être d'honorer encore cette «appétissante chrétienne» qu'est Mme de Maintenon. De sa virée à la Cour, Beaussant nous ramène un récit aussi fascinant que le modèle, cet homme qui se voulut éblouissant et qui parvint à l'être. A quel prix? Peu importe, il n'avait pas le choix. |