SEULE VENISE
 
Claudie GALLAY
 
Aux éditions Actes Sud
Paru en décembre 2006 - Collection Babel (N°725)
304 pages
ISBN : 274275573X
Première parution : Editions du Rouergue (2 mars 2004)

 

"Ça commence comme ça vous et moi, ce jour-là, en décembre 2002, bien avant de vous connaître.
Je viens d'avoir quarante ans.
Pourquoi faut-il que les dates aient tellement d'importance ?
C'est l'hiver. Il fait froid. J'aurais dû choisir une autre destination. Ou alors une autre saison. Qu'importe.
Dans le train, je commence à regretter. Je me promets de descendre à Aix et puis à Aix je m'endors et à Nice c'est trop tard. "
Claudie G
allay


 

Résumé :

Présentation de l'éditeur :

A quarante ans, quittée par son compagnon, elle vide son compte en banque et part à Venise, pour ne pas sombrer. C’est l’hiver, les touristes ont déserté la ville et seuls les locataires de la pension où elle loge l’arrachent à sa solitude. Il y a là un aristocrate russe en fauteuil roulant, une jeune danseuse et son amant. Il y a aussi, dans la ville, un libraire amoureux des mots et de sa cité qui, peu à peu, fera renaître en elle l’attente du désir et de l’autre. Dans une langue ajustée aux émotions et à la détresse de son personnage, Claudie Gallay dépeint la transformation intérieure d’une femme à la recherche d’un nouveau souffle de vie. Et médite, dans le décor d’une Venise troublante et révélatrice, sur l’enjeu de la création et sur la force du sentiment amoureux.

 

INTERVIEW fnac.com (extrait)

Les personnages :

Évoquons donc quelques-unes de ces rencontres. Tout d’abord Luigi, le tenancier du palais, homme discret qui a l’art de recevoir et de ne pas déranger.
Luigi est effectivement un homme très discret, qui ne ressemble pas du tout aux personnes chez qui j’allais, mais qui ressemble à beaucoup de ces Vénitiens qu’on voit le matin très tôt, ces gens qui marchent, qui vont faire leurs courses, acheter le journal. J’aime beaucoup les Vénitiens pour cette discrétion. Luigi, quant à lui, est dans son monde, attend sa fille qui ne viendra probablement pas, s’occupe en faisant des maquettes avec des allumettes, nourrit ses dix-huit chats... C’est un personnage que j’aime beaucoup.

On fera également la rencontre du couple jeune et joli Carla-Valentino…
Eux vivent un amour fusionnel, quelque chose de très-très fort. Carla, elle, est danseuse classique à Rome et vit un amour intense, très violent, physique, avec Valentino. Malheureusement, ce type d’amour ne peut pas durer et il faut donc en profiter au moment où il existe. La narratrice ira même jusqu’à écouter leurs ébats en collant son oreille contre leur porte… Ce couple nous offre une apologie de la passion et en même temps pose la question du mariage : Carla le refusera en décidant de partir, peut-être par choix de ne pas sentir la passion s’émousser, peut-être également parce qu’elle sait que l’amour et le mariage sont deux choses différentes, bien sûr pas incompatibles mais différentes.

Autre rencontre, autre style : le prince russe handicapé Vladimir Pofkovitchine, figure éminemment romanesque et paternelle.
À travers lui, c’est avant tout un art de vivre que la narratrice découvre. Il va lui apprendre l’amour du vin, ce vin que l’on partage. Tous les soirs, ils vont ainsi se retrouver à table et partager des moments très intimes, lors desquels le prince dévoile des pans de sa vie bouleversée. Elle n’est pas une intellectuelle au départ. A son contact, elle découvrira peu à peu d’autres plaisirs de la vie, comme la musique. C’est aussi une figure paternelle pour la narratrice, qui trouvera un père en cet homme qui lui-même a raté sa relation avec ses enfants. D’où une expérience douloureuse des deux côtés.

Côté cœur, la narratrice a perdu Trevor… mais va rencontrer Manzoni, un libraire à la dimension initiatique manifeste qui va baliser l’itinéraire vénitien de celle qui dit « je » en mettant des livres sur sa route…
Manzoni, c’est l’homme du don. Il fait don des livres. Il lui apporte aussi la peinture, à travers l’œuvre de Zoran Music, lui fait découvrir des endroits secrets de Venise. J’ai un grand respect pour les libraires car chez moi on ne lisait pas, les livres étaient quelque chose de très tabou, de très secret, et les livres ont toujours gardé un mystère pour moi. C’est vrai que ce libraire fait naître une relation très forte en lui transmettant tout ce savoir et cette émotion à travers les livres : Un barrage contre le pacifique, de Duras, Mort à Venise, de Thomas Mann, usic à Dachau, de Jean Clair, le premier livre qu’elle va lire sur l’expérience du peintre Zoran Music en camp de concentration…

Propos recueillis par Frédéric Ciriez


 

Extrait :

Ses lèvres, humides, elles les essuie avec le pouce. Je ne sais pas gérer le désespoir, le mien, encore moins celui de autres. Je n’ai jamais su.
Et puis l’histoire qui revient. Toujours la même histoire. Le même désaccord.
Je détourne la tête. Dehors, les toits, le ciel. Un temps sombre, chargé de nuages.
– Ça va s’arranger… je dis, et je ne sais pas si je parle du temps. Ou d’elle. De sa vie.
Elle ne le sait pas non plus.
Mais c’est tout ce que je trouve à dire à ce moment-là. Ça va s’arranger, alors que ça ne s’arrangera pas.
Elle attend que je lui dise cette chose-là, ça ne s’arrangera pas, cette vérité, que ça ne s’arrangera jamais, jamais plus, jamais plus comme avant. Et qu’il n’y a rien à faire contre ça.
Je prends une tranche de pain, je la recouvre de confiture. Impossible de mordre dedans. Je la repose.
Il faudrait arrêter de mentir. Au gens, aux vieux, aux enfants.
Quand Trevor est parti, j’aurais dû lui dire je ne crève pas pour toi mais c’est ma jeunesse qui crève. Quelque chose que je porte en moi et que j’aimais et qui s’en va.
Je ne lui ai rien dit.
Au fond du salon, la porte s’ouvre, Carla baisse la tête.
–Ne fais pas ça, je dis.
Mais ça ne suffit pas.
Je veux me lever. Partir.
Elle dit reste.
D’une voix, venue du ventre. Valentino s’avance. Je sens la tension entre eux. Palpable. Je la subis. Ça me rappelle trop les silences avec Trevor à la fin quand on ne s’engueulait même plus.
Qu’on s’ennuyait.
Au restaurant, on n’osait plus se regarder. On regardait par la fenêtre ou alors on regardait les autres. Ailleurs. On tournait notre fourchette entre nos doigts. On avait hâte de finir, hâte de payer. Hâte de partir. Et pourtant on ne partait pas. On s’accrochait. Moi surtout.
Je ne les regarde pas.
Je prends une orange. Je la garde dans ma main et puis je la fais rouler sur la table d’une paume dans l’autre.
L’amour de Carla connaît sa fissure. La première. Elle le sait. Avant lui.
C’est le savoir des femmes. (Pages 168-169)

 

Critique/Presse :

Visiter Venise en hiver, quand on a le cour lacéré par une blessure d'amour, la drôle d'idée en vérité.
C'est pourtant ce curieux élan qui emporte la narratrice du troisième roman de Claudie Gallay. Tableau insolite d'une ville prise à l'envers des clichés, Seule Venise est aussi un beau portrait de femme et un livre de réparation. Douée pour la rencontre malgré la douleur, la jeune femme multiplie les regards sur l'autre : Luigi, le patron discret de la pension de famille où elle a trouvé refuge, Carla et Valentino, les amants fusionnels, Vladimir Pfkovitchine, improbable prince russe qui donne au récit sa touche romanesque. Et bien sûr, Manzoni le libraire, dont la rencontre remet le désir au cour de l'expérience intime.
De silhouette entrevue, l'homme devient un initiateur, ouvrant la narratrice à une réflexion sensible sur l'histoire et la création, lui faisant découvrir aussi une Venise secrète.
On a rarement écrit avec une telle délicatesse l'émergence de l'émoi amoureux, quand l'être se découvre au bord de l'autre, sur le point de l'effleurer. L'écriture sensuelle de Claudie Gallay fait ici merveille. La langue suit le tempo du cour, avec ses avancées et ses hésitations, la phrase parfois se retire à la ligne, avant d'oser à nouveau. Quant au lecteur, il fait comme les mots : le plus souvent il retient son souffle. Danielle Maurel

Seule Venise est une promenade poétique et sensuelle au cœur d’un hiver fantomatique. Claudie Gallay parvient à éviter tous les clichés liés à cette cité qui n’en finit pas d’inspirer les écrivains. Un chocolat chaud au café Florian, un livre relié de vieux cuir, l’eau noire de la lagune, tout est prétexte à méditer sur l’éveil du désir que l’on croyait enfoui à jamais. Mais il peut renaître du côté de la via Garibaldi ou de la calle delle Capucine, si l’on sait y prendre garde. Télérama

Une quadra à bout de souffle sentimentalement se rend à Venise pour changer de décor. Mais quand on va mal, Venise à l’automne, ville de la mélancolie et de la mort qui rôde, est-ce une bonne idée ? Pour la narratrice de ce beau roman placé sous le signe de la rencontre, oui. Car là-bas, dans une Venise extirpée des clichés de la carte postale, elle se refera une santé au gré de magnifiques rencontres humaines, amoureuses, livresques et topographiques.
Un roman d’initiation aux vertus de l’Autre qui donnera moins envie de voir Venise pour mourir que pour sourire. fnac.com

Petite remarque perso : Une écriture de femme. Belle, dépouillée. La douleur, le désespoir ouvrent une brêche profonde dans laquelle quelque chose se prépare. Une nouvelle histoire ? Peut-être, mais tellement différente, tellement... ailleurs, et pas seulement géographiquement. Venise, ses odeurs, ses ombres, et parfois, sa lumière... Au fil des promenades dans la ville, au fil des pages aussi. Un rayon de soleil parfois traverse le voile gris et éclaire une scène, un lieu, un personnage.
J'ai acheté ce livre pour son titre et sa couverture, un peu par hasard... Et j'ai été happée dans une si belle écriture...

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