SINCEREMENT VOTRE, CHOURIK
 
Ludmila OULITSKAÏA
Traduit du russe par Sophie Benech
Dans la collection Folio sous le n°4421
édité par Gallimard en 2005
Paru en 2006 pour le format poche
355 pages
ISBN : 2070339742
 
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Peut-être que je n'en ai pas envie ? Non, c'est ridicule ! Le malheur, c'est justement que j'en ai envie… Mais envie de quoi ? De les consoler toutes ? Et seulement de les consoler ? Mais pourquoi ?"

Résumé :

Présentation de l'éditeur :

" Chez lui, la pitié et le désir physique étaient logés au même endroit. " C'est ainsi que Ludmila Oulitskaïa décrit le ressort secret qui fait de son héros Chourik une sorte de saint laïque entièrement dévoué aux femmes. Après avoir grandi entre une grand-mère énergique qui lui a inculqué les bonnes manières autant que le goût des langues étrangères, et une mère fragile au tempérament artistique incertain, il apprend vite à sécher les larmes de toutes les femmes autour de lui. Leur solitude lui inspire de la compassion, et ce sentiment, invariablement et malgré lui, réveille ses mâles instincts... Chourik, qui est de surcroît un jeune homme d'une grande beauté, devient ainsi l'objet de toutes les convoitises, et doit déployer une activité sexuelle débordante pour consoler une impressionnante ronde de femmes : Mathilda, Léna, Valéria, Svetlana, parmi tant d'autres, attendent de lui réconfort, voire plus. Sauf Lilia, son amour de jeunesse, la seule femme qu'il n'a jamais eu à consoler, pendant quelques semaines d'un bonheur insouciant - mais Lilia a émigré en Israël. Avec un bonheur narratif éclatant, ce roman nous emmène sur les traces du parcours amoureux, ou plutôt sexuel, de ce don Juan à l'envers. Chourik est un antihéros profondément original, tragi-comique, une âme tendre et sensible qui rate sa vie par pitié pour les autres. Mais Ludmila Oulitskaïa parvient aussi à entraîner une nouvelle fois son lecteur dans une vaste fresque de la société russe, dont les très nombreux personnages secondaires illustrent toute la complexité.

 
«Il y a un déficit d'hommes dans ce pays à cause de l'alcoolisme et des guerres, explique l'écrivain. Nulle part je n'ai vu tant de femmes seules et malheureuses. Il y a un côté fin d'empire.»
 

Extrait :

L'heureux vainqueur s'en alla, laissant Vérotchka dans une brume délicieuse de souvenirs encore frais d'où émergea peu à peu le véritable tableau de sa vie future. Il avait eu le temps de lui révéler combien il était malheureux en ménage : une femme mentalement déséquilibrée, une petite fille avec un traumatisme de naissance, une belle-mère autoritaire au caractère d'adjudant-chef. Jamais, jamais il ne pourrait abandonner cette famille... Vérotchka en défaillait d'admiration. Comme il était noble ! Et elle mourait d'envie de lui offrir sur-le-champ sa propre vie en sacrifice. Eh bien, soit ! Elle acceptait d'avance les longues séparations et les brèves entrevues, elle acceptait que ne lui revienne qu'une part de ses sentiments, de son temps et de sa personne, celle qu'il voudrait bien lui consacrer.

Mais cela, c'était déjà un autre rôle, non celui de Cendrillon métamorphosée faisant claquer ses talons de verre sur la chaussée nocturne à la lueur de réverbères décoratifs, mais celui de la maîtresse secrète cachée dans l'ombre. Au début, il lui sembla qu'elle était prête à tenir ce rôle jusqu'à la mort, la sienne ou celle de son amant : quelques rendez-vous par an longtemps attendus avec, dans l'intervalle, de grands trous noirs et de tristes lettres monotones. Cela dura ainsi pendant trois ans, puis la vie de Vérotchka commença à prendre un arrière-goût ennuyeux d'échec sentimental.

Sa carrière de comédienne s'était terminée sans avoir jamais vraiment débuté : on lui avait suggéré de s'en aller. Elle avait quitté la troupe, mais était restée au théâtre avec un emploi de secrétaire.

C'est à ce moment-là, en 1938 qu'elle fit une première tentative pour se libérer de cette relation éprouvante. (Pages15-16)

Chourik lut la lettre debout devant la boîte aux lettres. C'était comme si elle venait de l'au-delà. Enfin, en tout cas, ce n'était pas à lui qu'elle était adressée, mais à un autre homme, qui avait vécu dans un autre siècle. Un siècle où étaient restés l'enchantement de leur promenades nocturnes à travers la ville et les cours de littérature. Tout cela était trop beau pour se transformer en vie quotidienne. (Page 138)

 

Critique/Presse :

Chourik vit avec sa mère, une artiste ratée dont il ne voit que le sublime. Dans le Moscou d'aujourd'hui, on suit Chourik, de son adolescence jusqu'à sa maturité. Par une sorte de transfert un peu obscur, il est impossible au jeune homme de voir une femme triste sans avoir le désir de la consoler. Chourik court de l'une à l'autre et console beaucoup. Ne voulant se lier à aucune mais enchaîné à toutes. Son statut d'homme-objet lui pèse un peu mais sa compassion l'emporte toujours et il exécute son devoir viril sans aucun cynisme, dans le don absolu de soi. Idiot merveilleux ou saint sexué, ce stakhanoviste compatissant reste à jamais prisonnier de Moscou, qu'il quadrille de ses courses. On frôle le drame et le clin d'oeil politique mais la générosité naïve de Chourik et la multitude de figures qui gravitent autour de lui détournent le roman vers une comédie pleine d'allant, vive, bigarrée et formidablement russe. Libération - Nathalie AGOGUE - samedi 4 novembre 2006

Petite remarque perso :

Chourik est un séducteur particulier. Elevé par ses "deux mères" avec amour et dans un univers sans homme certes, mais avec le constant souci de lui offrir une image masculine... Il découvre ce "devoir viril" qui lui incombe avant tout : rendre les femmes heureuses ou en tout cas moins malheureuses ! Elles le choisissent, et lui, pour ne pas les décevoir, ne se dérobe jamais... Les "aimer" relève de l'acte de compassion, non au sens péjoratif, mais avec une certaine noblesse. Chacune des femmes "aimées" compose une facette de cette si mystérieuse féminité... Le tout écrit avec finesse, tendresse, drôlerie et lucidité. Bien sûr au fil du temps, il devient un peu pathétique...

Belle analyse de la relation à l'autre. Au prisme des rencontres, qu'elles soient singulières ou plurielles, c'est souvent une distorsion des sentiments qui apparaît, chacun vivant les moments partagés selon son propre ressenti : "En sortant de l'immeuble de Svetlana, Chourik avait immédiatement chassé de son esprit cette petite aventure de rien du tout. La navrante asymétrie des relations humaines : tandis que Svetlana rejouait indéfiniment la séquence de sa visite depuis la première jusqu'à la dernière minute, comme si elle avait l'intention de graver tous ses gestes dans sa mémoire pour l'éternité, de donner à chaque mot qu'il avait prononcé des interprétations diverses et de conserver à jamais cette rencontre dans l'alcool, Chourik, lui, continuait à vivre dans un monde dont elle était totalement absente".

Sincèrement vôtre, Ludmila !

 

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