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alphabétique Bibliothèque virtuelle |
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Auteur Christian
Gailly
Le récit
de la réintégration de Simon dans ses fougues vitales, lui
qui "périssait de tristesse" dans la sécurité.
La tragédie qui, dès lors, se trame, nous est d'avance annoncée,
due à la fatalité du bonheur, celui de Simon et de ses rythmes
restitués mais aussi de Simon et d'une femme autre que Suzanne
: Debbie, chanteuse, propriétaire du club et d'évidence
promise à Simon, comme il lui était promis. Mais nous découvrirons
que la tragédie s'apprivoise. Car, au cours de ce bref passage
professionnel par une ville maritime, comment Simon échapperait-il
à la nuit, l'alcool, le jazz, puis à l'âpre fraîcheur
du matin sur une plage, aux clartés de la mer, à l'émotion
d'une femme, au rétablissement de son destin ? Comment ne raterait-il
pas un train après l'autre et ne se dégagerait-il pas d'une
indifférence qui lui permettait de vivre sans amertume dans la
perte ? Comment n'obéirait-il pas à une force souterraine
qui surgit irrépressible et l'expose aux périls de la félicité
? Comment Suzanne échapperait-elle à l'intuition de cette
fuite, à l'inquiétude, à la décision de venir
chercher celui qu'elle aime tant protéger ? Comment Debbie ne tenterait-elle
pas d'entraîner un homme qui lui appartient déjà,
auquel elle se sait vouée ?
Simon a commencé à jouer. Pas tout de suite. Il avait attendu dix ans et dix minutes. Il dut attendre quelques minutes de plus. Deux ou trois peut-être. Le temps de vaincre le tremblement de ses mains. Il faut imaginer ces mains, au-dessus du clavier, qui tremblent, et Simon qui, toutes les quinze secondes environ, les cache derrière son dos, puis les montre à nouveau, les offre au piano, les lui propose, l’air de lui dire ; Je t’ai abandonné mais je reviens. Donc imaginer cet inconnu des autres, ce pianiste oublié de lui-même, un homme seul, donc, qui se met au piano et qui ne joue pas. Il tremble. Il a l’air d’un fou ou d’un type soûl en train de mimer la scène muette d’un pianiste qui s’apprête. Le tout n’oublions pas sous les yeux de la clientèle du club. Des gens qui tous maintenant se demandaient ce qui se passait, se disant : Mais qu’est-ce que c’est que ce fou, il est soûl ? Sa tremblote plus ou moins maîtrisée, Simon pour commencer fit sonner deux ou trois notes, très serrées, plus serrées qu’il ne l’aurait souhaité, qui en quelque sorte lui avaient échappé. Remarque : le trac, la peur, la tremblote, affinent, affolent, affûtent, aiguisent, énervent, excitent, accélèrent le swing. Simon rêvait de jouer ce joli thème que son jeune collègue avait interprété tout à l’heure en début de set, Letter to Evan. Même tonalité. Tempo moyen. Incapable d’investir tout le clavier, la peur de se perdre. Il n’utilisa que quelques touches, des noires, des blanches, au milieu du clavier. Y demeura, comme protégé, les mains quasi superposées. Il essaya. Commença. Tout le monde écoutait. Il introduisit, fit de très loin venir le thème, par petites touches mélodiques qu’il harmonisait peu à peu, reformant l’accord note après note dans des espaces de silence qui répondaient à son esquisse de mélodie, le rythme lui aussi s’esquissait. Très vite l’envie de swinguer le prit. Tout le monde écoutait. (Pages 47-48) Je mesurais le risque aussi bien qu'elle. D'un autre côté, je connaissais la tristesse de Simon, son semblant de vie, son semblant d'être, l'âme morte qu'il traînait derrière lui. Elle aussi, j'imagine, mais pour elle c'était différent, c'était son mari, elle se chargeait de lui, elle veillait sur lui, alors que moi, je pensais à tout ça avec une sensibilité tout autre, je pensais au musicien, à l'artiste, j'y pensais en peintre, en artiste, bref à la priorité de l'art et peu importe le reste. L'art au péril de sa vie, qui pense ça aujourd'hui ? Ecoute, lui dis-je, si vraiment tu ne peux pas rester comma ça à l'attendre, va le chercher, tu verras bien, au moins tu le verras, tu seras rassurée. J'aurais mieux fait de me taire. Elle serait sans doute encore en vie. Je dis ça mais non, j'ai tort de me tourmenter, elle y serait allée de toute façon. Elle aimait SImon comme seule une femme est capable d'aimer. Nous autres, on ne peut pas comprendre. Je l'ai dit à Simon. Ca l'a fait pleurer. Je me suis dit quel con tu fais, t'es vraiment con. Je disais ça pour moi, pas pour SImon, bien qu'il me soit arrivé de penser qu'il avait agi comme un con. Tout de suite après la mort de Suzanne il est venu me voir chez moi à la campagne. Il m'a raconté son escapade. (Pages 75-76)
Jusqu'au
bout de la nuit - Avec
cette distance apparente, travaillée, qui fait le charme de toutes
ses narrations, Christian Gailly nous promène dans une histoire
d'amour et de passion qui est certes celle de son personnage, Simon Nardis,
pianiste de jazz jadis reconnu retrouvant son clavier, mais aussi la sienne.
Pour raconter ainsi les retrouvailles d'un musicien avec son instrument,
évoquer le fluidité d'un toucher, l'harmonie d'un duo, le
délire jubilatoire d'une improvisation et ce sentiment inouï
que soudain tout décolle, que l'air n'est plus que vibration et
musique, il faut comme Gailly être un fou de jazz. Car tout est
jazz dans ce roman rose et noir où la vie et la mort se croisent
comme deux thèmes antagonistes. C'est la vie qui l'emporte bien
sûr, mais sans pouvoir tout à fait faire oublier la voix
qui s'éteint et dont le souvenir persiste, mélancolique
et noir comme le son tourmenté d'une contrebasse. On n'oublie rien,
mais on avance. Michèle Gazier, Télérama, 30
janvier 2002 Quand
le jazz est là - Quand on aime à la folie certains
livres, on se dit qu'on devrait leur consacrer un immense article, mais
l'occasion serait si belle qu'on en dirait forcément trop. Tout
ce que l'on veut faire savoir, c'est que Un soir au club est, à
la lettre, irrésistible. Passé la première page,
comme la porte du club, impossible de s'arracher à sa musique.
La cadence de cette prose, ses rythmes, ses ruptures, ses malices, son
intensité, son hypersensibilité font qu'on se met illico
à la place du narrateur et que, comme lui, on comprend la rechute
de son ami Simon Nardis. Ou plutôt son ressaisissement. Jean-Pierre
Tison, Lire, Février 2002 Sur
un air de Gailly - Gailly est aujourd'hui sans conteste un écrivain
béni, qui a su inventer sa voix et faire une œuvre malicieuse,
grave, subtile et même dangereuse. Petite
remarque perso : C'est peut-être le style qui séduit
d'abord. Détaché, un peu décalé parfois, comme
un tempo de jazz ? Et puis les personnages. Le type qui renaît à
la musique et à l'amour, à la vie, la femme qu'il rencontre,
la femme que déjà il délaisse, l'ami qui raconte...
et la magie opère : il n'y a pas de bons ou de méchants,
de comme il faut et de pas comme il faut, il n'y a que... la musique...
du jazz et du coeur... |