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UN SOIR AU CLUB

Christian GAILLY

 

 
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Simon Nardis, ancien pianiste et homme marié, rencontre Debbie, ancienne chanteuse et tenancière du club de jazz « Le Dauphin vert ». Si « Nardis » est un thème musical de Miles Davis, « A Waltz for Debbie » en est un autre de Bill Evans… vous vous êtes amusé à crypter certaines mythologies du jazz.

Oui. Miles Davis n’est là que par le truchement de ce nom, Nardis, qui est le titre d’un thème qu’il s’est approprié mais qui a été composé par Bill Evans. J’ai d’ailleurs appris récemment que Nardis était l’anagramme du nom d’un musicien totalement inconnu que Miles Davis adorait et qui s’appelait Ben Sidran. J’ai effectivement travaillé sur la mythologie du jazz dont j’ai fait une petite histoire. J’ai beaucoup écouté le trio de Bill Evans des années 50-60 et j’ai utilisé le nom des musiciens que Simon découvre dans le club. Paul, c’est le batteur Paul Motian, Scott, c’est le bassiste Scott LaFaro, et Bill, c’est Bill Evans… J’en ai fait une espèce de double identité. Comme dans Be-Bop, c’est moi à vingt ans et moi à cinquante. Ici, Bill serait Bill Evans à vingt ans, en 1959 ou 60, et Simon cette espèce de fantôme ou de reflet déchu de ce que, hélas, est devenu quasiment Bill Evans à la fin de sa vie, bien qu’il ait toujours continué à jouer. Ce n’est peut-être pas très clair dans le roman, mais Simon et Bill, le jeune pianiste, c’est en réalité le même personnage. C’est Simon qui se regarde tel qu’il était à vingt ans. (Extrait d'une intervieuw accordée à Tocade pour la FNAC)

 

Fiche :

Auteur Christian Gailly
Editeur Minuit
Collection Minuit Double
Format 11 cm x 18 cm
ISBN 2707318841

 

Résumé :

Le récit de la réintégration de Simon dans ses fougues vitales, lui qui "périssait de tristesse" dans la sécurité. La tragédie qui, dès lors, se trame, nous est d'avance annoncée, due à la fatalité du bonheur, celui de Simon et de ses rythmes restitués mais aussi de Simon et d'une femme autre que Suzanne : Debbie, chanteuse, propriétaire du club et d'évidence promise à Simon, comme il lui était promis. Mais nous découvrirons que la tragédie s'apprivoise. Car, au cours de ce bref passage professionnel par une ville maritime, comment Simon échapperait-il à la nuit, l'alcool, le jazz, puis à l'âpre fraîcheur du matin sur une plage, aux clartés de la mer, à l'émotion d'une femme, au rétablissement de son destin ? Comment ne raterait-il pas un train après l'autre et ne se dégagerait-il pas d'une indifférence qui lui permettait de vivre sans amertume dans la perte ? Comment n'obéirait-il pas à une force souterraine qui surgit irrépressible et l'expose aux périls de la félicité ? Comment Suzanne échapperait-elle à l'intuition de cette fuite, à l'inquiétude, à la décision de venir chercher celui qu'elle aime tant protéger ? Comment Debbie ne tenterait-elle pas d'entraîner un homme qui lui appartient déjà, auquel elle se sait vouée ?
Viviane Forrester, Le Monde, vendredi 8 février 2002

 

Extrait :

Simon a commencé à jouer. Pas tout de suite. Il avait attendu dix ans et dix minutes. Il dut attendre quelques minutes de plus. Deux ou trois peut-être. Le temps de vaincre le tremblement de ses mains.

Il faut imaginer ces mains, au-dessus du clavier, qui tremblent, et Simon qui, toutes les quinze secondes environ, les cache derrière son dos, puis les montre à nouveau, les offre au piano, les lui propose, l’air de lui dire ; Je t’ai abandonné mais je reviens.

Donc imaginer cet inconnu des autres, ce pianiste oublié de lui-même, un homme seul, donc, qui se met au piano et qui ne joue pas. Il tremble. Il a l’air d’un fou ou d’un type soûl en train de mimer la scène muette d’un pianiste qui s’apprête. Le tout n’oublions pas sous les yeux de la clientèle du club. Des gens qui tous maintenant se demandaient ce qui se passait, se disant : Mais qu’est-ce que c’est que ce fou, il est soûl ?

Sa tremblote plus ou moins maîtrisée, Simon pour commencer fit sonner deux ou trois notes, très serrées, plus serrées qu’il ne l’aurait souhaité, qui en quelque sorte lui avaient échappé.

Remarque : le trac, la peur, la tremblote, affinent, affolent, affûtent, aiguisent, énervent, excitent, accélèrent le swing.

Simon rêvait de jouer ce joli thème que son jeune collègue avait interprété tout à l’heure en début de set, Letter to Evan. Même tonalité. Tempo moyen.

Incapable d’investir tout le clavier, la peur de se perdre. Il n’utilisa que quelques touches, des noires, des blanches, au milieu du clavier. Y demeura, comme protégé, les mains quasi superposées. Il essaya. Commença. Tout le monde écoutait.

Il introduisit, fit de très loin venir le thème, par petites touches mélodiques qu’il harmonisait peu à peu, reformant l’accord note après note dans des espaces de silence qui répondaient à son esquisse de mélodie, le rythme lui aussi s’esquissait. Très vite l’envie de swinguer le prit. Tout le monde écoutait. (Pages 47-48)

Je mesurais le risque aussi bien qu'elle. D'un autre côté, je connaissais la tristesse de Simon, son semblant de vie, son semblant d'être, l'âme morte qu'il traînait derrière lui. Elle aussi, j'imagine, mais pour elle c'était différent, c'était son mari, elle se chargeait de lui, elle veillait sur lui, alors que moi, je pensais à tout ça avec une sensibilité tout autre, je pensais au musicien, à l'artiste, j'y pensais en peintre, en artiste, bref à la priorité de l'art et peu importe le reste. L'art au péril de sa vie, qui pense ça aujourd'hui ?

Ecoute, lui dis-je, si vraiment tu ne peux pas rester comma ça à l'attendre, va le chercher, tu verras bien, au moins tu le verras, tu seras rassurée.

J'aurais mieux fait de me taire. Elle serait sans doute encore en vie. Je dis ça mais non, j'ai tort de me tourmenter, elle y serait allée de toute façon. Elle aimait SImon comme seule une femme est capable d'aimer. Nous autres, on ne peut pas comprendre.

Je l'ai dit à Simon. Ca l'a fait pleurer. Je me suis dit quel con tu fais, t'es vraiment con. Je disais ça pour moi, pas pour SImon, bien qu'il me soit arrivé de penser qu'il avait agi comme un con. Tout de suite après la mort de Suzanne il est venu me voir chez moi à la campagne. Il m'a raconté son escapade. (Pages 75-76)

 

Critique/Presse :

Jusqu'au bout de la nuit - Avec cette distance apparente, travaillée, qui fait le charme de toutes ses narrations, Christian Gailly nous promène dans une histoire d'amour et de passion qui est certes celle de son personnage, Simon Nardis, pianiste de jazz jadis reconnu retrouvant son clavier, mais aussi la sienne. Pour raconter ainsi les retrouvailles d'un musicien avec son instrument, évoquer le fluidité d'un toucher, l'harmonie d'un duo, le délire jubilatoire d'une improvisation et ce sentiment inouï que soudain tout décolle, que l'air n'est plus que vibration et musique, il faut comme Gailly être un fou de jazz. Car tout est jazz dans ce roman rose et noir où la vie et la mort se croisent comme deux thèmes antagonistes. C'est la vie qui l'emporte bien sûr, mais sans pouvoir tout à fait faire oublier la voix qui s'éteint et dont le souvenir persiste, mélancolique et noir comme le son tourmenté d'une contrebasse. On n'oublie rien, mais on avance. Michèle Gazier, Télérama, 30 janvier 2002

Quand le jazz est là - Quand on aime à la folie certains livres, on se dit qu'on devrait leur consacrer un immense article, mais l'occasion serait si belle qu'on en dirait forcément trop. Tout ce que l'on veut faire savoir, c'est que Un soir au club est, à la lettre, irrésistible. Passé la première page, comme la porte du club, impossible de s'arracher à sa musique. La cadence de cette prose, ses rythmes, ses ruptures, ses malices, son intensité, son hypersensibilité font qu'on se met illico à la place du narrateur et que, comme lui, on comprend la rechute de son ami Simon Nardis. Ou plutôt son ressaisissement. Jean-Pierre Tison, Lire, Février 2002

Sur un air de Gailly - Gailly est aujourd'hui sans conteste un écrivain béni, qui a su inventer sa voix et faire une œuvre malicieuse, grave, subtile et même dangereuse.
Simon Nardis est donc un déserteur qui, pour sauver sa peau - "nuit, jazz, alcool, drogue, femme" -, a fui et trahi la musique. Avant, il swinguait ; aujourd'hui, il chauffe les usines. Il va bientôt savoir qu'en matière de chaleur il a perdu au change. Son drame : il doutait qu'il avait un style. Doute fatal pour un musicien. Et puis, un soir au club, la musique l'a repris par le plus grand des hasards. Cela s'est passé au Dauphin vert, petit club d'une station balnéaire où il était venu régler un problème de chaufferie ; un jeune pianiste a attaqué "On Green Dolphin Street". Il découvrit alors son clone musical. Son imitateur parfait : un jeune qui jouait comme lui jadis. Deux-trois vodkas fatales, lui qui était abstinent depuis tant d'années, firent le reste. Le déserteur regagnait après une si longue absence son vrai camp. Gilles Anquetil, Le Nouvel Observateur, jeudi 7 février 2002


Petite remarque perso : C'est peut-être le style qui séduit d'abord. Détaché, un peu décalé parfois, comme un tempo de jazz ? Et puis les personnages. Le type qui renaît à la musique et à l'amour, à la vie, la femme qu'il rencontre, la femme que déjà il délaisse, l'ami qui raconte... et la magie opère : il n'y a pas de bons ou de méchants, de comme il faut et de pas comme il faut, il n'y a que... la musique... du jazz et du coeur...
Deux être se rencontrent, ils ne sont plus tout jeunes, ils partagent le même amour du jazz, lui (re)joue, elle chante... ils s'aiment, et c'est une improvisation, une évidence aussi, un bonheur. Et cette impression qu'il ne pouvait de toutes manières pas en être autrement. Pas de grands sentiments, pas de sanglots longs. Non, de la légèreté, de la simplicité, de la finesse, une certaine distance aussi. De l'élégance. Un air de jazz peut-être, quand les rythmes se percutent un peu. Le roman se déroule sur une soirée, une nuit et son lendemain... Mais le passé... mais "après"... mais la vie. On entre dans ce bouquin comme on entre au club... on ne va pas s'attarder et puis... on arrive au bout sans même s'en apercevoir et on est déçu de devoir déjà fermer le livre ! Le mot fin et la musique s'arrête. Mais non, elle résonne encore...

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