Un Monde A Lire
Sur la trace de Nives
Sur la trace de Nives
 
Erri de Luca
 
Aux éditions Gallimard
Traduit de l'italien par Danière Valin
Paru en France en 2006 (Italie 2005)
132 pages
ISBN : 2-07-077958-0
 
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"Voilà, je ne sais pas quand j'arrêterai de grimper, avec quels résultats, combien de sommets atteints et redescendus, mais à la fin je dirai que j'ai tenu compagnie au vent.. Nous, la-haut, nous l'embrassons comme personne ne peut le faire. "(Page 22)

Résumé :

Présentation de l'éditeur :

Erri De Luca accompagne la célèbre alpiniste italienne Nives Meroi dans l'une de ses expéditions himalayennes. Réfugiés sous la tente en pleine tempête, ils engagent une conversation à bâtons rompus. Dans ce lieu magique à la jonction entre le ciel et la terre, où la beauté des montagnes contraste avec la violence des conditions climatiques, les récits d'altitude de la jeune femme sont une trame où se tissent réflexions et souvenirs de l'auteur autour du métier d'écrire et de la Bible. Présenté sous les traits d'une Pénélope qui n'a de cesse de faire et de défaire son ouvrage - car toute ascension se conclut fatalement par le retour vers la plaine et par un nouveau départ vers une nouvelle conquête -, le personnage de Nives, symbole de force et de courage, est l'occasion pour l'auteur d'explorer plus avant les chemins de son écriture et de dévoiler au lecteur d'autres facettes de son parcours à la fois humain et littéraire.

 
"Nos ancêtres sont allés à la chasse d'immense. Ils agrandissaient ainsi la vie." (Page 79)
 

Extrait :

Nives : "Et puis, ce qui me pèse le plus c'est la pensée d'être un reste de paroles d'autres personnes, que d'autres ne peuvent plus dire. C'est une responsbilité qui me gêne, car je raconte mes histoires pour eux aussi, las absents. En montagne on meurt, en volontaires certes, envoyés par personne, chacun est un envoyé de soi-même et on meurt, même les meilleurs, les plus rapides, les plus forts. 

Et donc je pense que mes histoires sont aussi les leurs, que je les rapporte et les retiens, et lorsque je remue les lèvres, les leurs remuent également et, tout en parlant, je suis saisie par un effet choral, prise par le vertige de raconter, je souffre de vide sous les mots, je ne sais pas comment dire." (Page 28)

Erri : "Il avait eu un sacré fils, détaché de la maison en fin de lycée, peu revu. Son regret : "Qu'ai-je pu lui donner ?" Il m'avait donné ses livres que j'avais trouvés empilés et prêts dans la pièce du sommeil, papier respiré la nuit et feuilleté le jour. Et puis, il m'avait donné les chants de la montagne de Noël. Ses yeux ne pouvaient pas voir les montagnes qu'il me désignait, je les ai reçues également. Je me suis persuadé qu'il y avait pour moi des écritures et des montagnes. Dans cette tente, j'ai sur moi un de ses pulls apporté jusqu'ici pour avoir quelque chose de lui. Je suis dans ses manches, mon cou se trouve là où sortait le sien. J'ai écrit les livres qu'il n'a pas écrits, j'ai escaladé les montagnes qu'il aurait voulu escalader. Je suis son fils parce que j'ai hérité de ses désirs. On n'hérite pas d'un grenier, d'une maison, mais de la pénurie, du devoir laissé, de la provision ratée. Pour pourver quoi ? Qu'on est davatage capable ? Pour moi, ça ne tient pas. J'ai cru au contreaire lui devoir un dédommagement pour l'avoir affligé. Quand j'écris, je chuchote parce que je pense qu'il est resté aveugle, même là où il est, et qu'il n'arrive pas à lire la page derrière mon épaule. Il aimait les histoires et je suis encore là pour les lui raconter." (page 119)

 
"En bas, dans les villes, les mots sont de l'air vicié, ils sortent de la bouche à tort et à travers, il ne portent pas à conséquence. Ici, en haut, nous les gardons dans la bouche, ils coûtent énergie et chaleur, nous utilisons les mots nécessaires, et ce que nous disons nous le faisons ensuite. Ici, les mots vont de pair avec les faits, ils font couple." (Page 108)
 

Petite remarque perso :

Les mots parfois se recouvent de silence, rares, comme l'oxygène en altitude, ils se condensent dans la main sur la prise, dans le froid et la neige, ou hurlent dans la violence des vents. Ils disent, portés par de multiples voix ce qui jamais peut-être ne serait dit ailleurs. Sous la tente, dans l'extrême solitude des plus hauts sommets du monde, un dialogue se noue, mousqueton planté dans l'éternité de l'instant. La vie, le souffle est-il force ou fragilité, le ciel commence-t-il  juste après le sommet ? Nives Meroi et Erri de Luca se livre à un échange magnifique, pudique et intime, rude comme la paroi et rare... 

Décidément chaque livre d'Erri de Luca est un bonheur ! Son style souvent dépouillé atteint la vérité des êtres et des choses, leur authenticité, leur fragiité, leur pureté ? Et le passage où il évoque son père est bouleversant. Quant à Nives, moi qui vis dans une région de montagnes certes mais qui reste de la plaine, "ma" montagne se résuamant à un peu de ski et à quelques balades, je ne peux qu'admirer l'exploit, mais là le mot est mal choisi, car si elle grimpe sur les plus hauts sommets du monde, ce n'est pas l'exploit qu'elle recherche, mais simplement sa part de vérité... sa juste place en ces lieux qu'elle aime, qui la portent, qui l'habitent.

 
"Un visage est une expression géographique. Il en exise des désertiques, des sismiques, des plats, escarpés, venteux, marécageux. Tous ont un âge où ils sont justes."(Page 128)
 

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