LE DIT DE TIANYI

François CHENG

 

Liste alophabétique
Bibliothèque virtuelle
 

Fiche :

Le dit de Tianyi
François Cheng
Editions Albin Michel 1998
412 pages
Le livre de poche : 2001

Résumé :

Fresque tourmentée de la Chine contemporaine à travers le destin de trois êtres liés par une amitié plus forte qu'une passion. Le narrateur Tianyi est né en 1925 au pied du mont Lu, dont les cimes sont dissimulées dans des voiles de brouillard. Sa mère est illettrée, son père, instituteur, écrivain public et calligraphe, mourra quand il aura dix ans. Adolescent Tianyi s'éprend de la lumineuse Yumei. Plus tard, pour aller la rejoindre, il traversera la vaste province en compagnie de Haolang, son ami de lycée. Tous les trois forment un trio inséparable jusqu'au jour où... Après avoir travaillé auprès d'un maître le voici, à 20 ans, recopiant les fresques récemment découvertes de Dunhuang (1000 ans de peinture chinoise). Puis, Tianyi, avec une maigre bourse, s'embarquera en 1948 pour aller étudier la peinture en France. Retour en Chine en 1957. Haolang survit dans un camp de travail où Tianyi ira le rejoindre. Quant à Yumei... Le roman s'achève en 1968 en plein chaos de la Révolution culturelle. Drame d'amour et d'amitié entrelacé avec le drame collectif du peuple chinois (la guerre sino-japonaise, la révolution, la révolution culturelle). Contraste entre l'Occident qui ne pense que par le riche, le plein, le substantiel alors que la Chine fait confiance au Souffle, au vide promesse du plein. L'un est sensible au soleil, l'autre à la lune, lumière surgissant de la nuit. Des développements passionnants, mais jamais pesants, sur la calligraphie, la peinture, les caractères comparés de l'art chinois et occidental viennent enrichir ce roman qui se lit toujours avec un vif intérêt, souvent avec passion. Un livre dense, puissant mais qui n'est jamais difficile à lire grâce à une écriture limpide.

www.lescribe.com

 

Extrait :

" Rien qu’à me le demander, je ressens combien nous sommes différents, combien aussi nous sommes complémentaires. Haolang aura toujours été cet être qui s’arrache à la terre la plus charnelle, qui va droit de l’avant ou qui s’efforce de s’élever vers l’air libre des hauteurs coûte que coûte, vaille que vaille, fût-ce au prix d’atroces blessures infligées à lui-même et aux autres. Tandis que moi, j’aurai été cet être qui vient d’ailleurs et qui sera perpétuellement choqué par ce qu’offre cette terre. Si en dépit de tout je garde intacte en moi cette capacité d’étonnement et d’émerveillement, c’est que sans cesse je suis porté par les échos d’une très lointaine nostalgie dont j’ignore l’origine. Cette voix prenante qui à présent nous enveloppe tous deux ne peut provenir, bien entendu, que de Yumei, elle qui nous avait totalement aimés l’un et l’autre et qui avait reconnu justement cette différence et cette complémentarité dont elle n’avait pu se passer. "


"Au sortir de la famine, Haolang et moi, pareils à tant d’autres, nous nous découvrons vieillis mais vivants. La trop longue faim a miné les organes ; le trop long froid a glacé la moelle et érodé les os. La peau, pendante et flasque, a noirci. Et pas un mouvement de notre corps qui n’avive les douleurs accumulées. Pas un mouvement de notre corps, cependant, qui n’aspire au fou désir d’être à nouveau. Nous sommes devenus des demi-sauvages, à l’image de cette terre à laquelle nous demeurons fatalement liés. Nous ne nous imaginons plus vivant dans une autre région soumise à l’emprise d’une dictature plus forte encore. Cloués sur ce sol du Grand Nord, sans attache ailleurs, ne finissons-nous pas, mentalement par consentir à cet espace dont la dureté minérale devient, à nos yeux l’emblème de la grandeur et de la pureté ? Les dirigeants des camps, éprouvés eux-mêmes, ne se hasardent pas à revenir à la discipline de fer d’avant la famine. Notre camp porte maintenant le nom anodin de « ferme collective ». Nous partageons une chambre. La porcherie est incorporée à une structure d’ensemble. Nous n’avons plus à nous occuper, à part la participation ponctuelle à des travaux collectifs, que des potagers… et toujours, hélas ! des latrines, certes passablement améliorées. Notre indépendance est à ce prix. En dehors du travail obligatoire, chacun, disposant d’un temps à lui, peut exercer une activité jugée « correcte ». Non loin des camps et autour des bourgs, des villages commencent à se former, habités par des familles d’anciens militaires et d’artisans et par de nouveaux venus dans la région. Celle-ci ayant été fertilisée par la sueur et le sang des pionniers est devenue plus exploitable, en dépit de son climat hostile.

Le printemps 1962 est pareil à tous les printemps sur cette terre de Sibérie chinoise où la nature, impatiente du trop long hiver, faisant craquer les glaces, explose de toutes ses énergies comprimées. L’horizon s’élargit sans cesse, repoussant toujours plus loin les confins, au-delà du vol des oies sauvages, au-delà même des nuages, détendus, prometteurs. Partout ce ne sont, au travers des restes de neige, que surgissements de fleurs auxquels répond le superbe élan des animaux. Pourtant, nous avons la sensation de vivre pour la première fois cette saison inaugurale, notre premier printemps à deux, vibrant d’on ne sait quelle sollicitude. A deux seulement ? Ni l’un ni l’autre n’avons quitté un seul instant l’être sans lequel nous ne serions pas là. Sans qui nous ne serions pas liés l’un à l’autre à vie, comme le bras droit et le bras gauche d’un même corps, comblés par une amitié si vitale qu’elle est – on voudrait le croire – de même essence que l’amour. Cet être, la Sœur, l’Amante, nous ne le nommons pas souvent durant toutes ces années de luttes pour survivre, non par oubli ou par négligence : simplement nous n’avons plus l’habitude d’en parler à la troisième personne, tant il est devenu la part la plus intime, la plus vivante de notre existence. Nous ne le voyons plus en dehors de nous, ni même en face. Il est là, plus présent que nous-mêmes, au creux le plus secret de notre conscience ; dans notre sommeil, à notre réveil ; devenant nos pensées, nos gestes, nos regards, nos voix, notre monologue qui est dialogue, notre silence qui est chant ininterrompu. Il n’est plus l’objet de nos désirs, mais nos désirs eux-mêmes. Etre réel, lourd et consistant tel un sein gonflé de lait, et dans le même temps, plus léger que brume et rosée."

Critique/Presse :

Tianyi est un autre soi dont l'auteur conduit le destin dans la Chine bouleversée des années 30 à 68. Tous les drames de ce pays martyrisé forment le fonds de cruauté et d'absurdité où le peintre Tianyi essaie de vivre, de découvrir et de conserver son identité, dans une sorte de long et douloureux voyage initiatique. Il connaîtra les japonais inhumains, la guerre civile, les folies et les crimes de Mao. Sa raison vacillera avant sa vie. Il verra autour de lui ceux qu'il aime disparaître dans un tourbillon que rien ne semble pouvoir entraver. Au milieu du roman, une pause à Paris, et un amour qu'il sacrifiera à un désir plus haut et idéalisé. Petite contribution platonicienne à l'absurdité ambiante qui, dans sa quête du sens de l'existence, lui fait échanger une réalité simple pour une chimère...

Et pourtant la lecture du livre apporte un réconfort, une sensation de toucher directement ce qui ne s'exprime pas bien mais qui émeut. Art de la peinture ou de la musique des mots ? Évocation réussie du rapport intime de soi et de la nature qui ne sont en fin de compte qu'une seule entité ? Quel régal que ces ruisseaux scintillants d'images de brumes et d'ombres que Tianyi nous offre ! Peut-être l'auteur a-t-il réussi à combiner, pour nous les rendre proches, les différentes cultures qui l'ont façonné, car aussi "chinois" que soit ce roman, rien ne nous en paraît étranger, tout nous touche. Ou plutôt n'a-t-il pas fait de cette Chine, qu'il aime et idéalise en dépit de ses erreurs cruelles, l'idée au sens de Platon de la cité des hommes ?

Un des plus beaux livres que j'ai lus, en tous cas !

http://lectures.e-verglas.com/cheng_tianyi.htm

 

Petite remarque perso : Un livre où l'histoire de la Chine contemporaine (le roman s'achève en 1968) se mêle à l'histoire de trois amis, deux hommes, une femme. L'art, la nature, la femme sont des thèmes chers à François Cheng. De même que cette place que prend Tianyi, entre Chine et Occident, entre Haolang et Yumei. Ses sentiments, entre amitié et amour, entre histoire collective et intimité profonde... Ce pays immense qu'il porte en lui, avec ses bouleversements et ses drames. Et puis la France où il découvre la culture occidentale. J'ai beaucoup aimé la force qui se dégage de ces pages, l'émotion aussi, toujours tellement présente. Le style de François Cheng est superbe. Il écrit en français, mais le souffle de ses mots nous arrivent de sa Chine intérieure... et ce mélange est un émerveillement permanent pour le lecteur.

Haut de la page