Fiche
:
TROIS CHEVAUX
(2001)
Trad. de l'italien par Danièle Valin ,
128 pages, 140 x 205 mm.
Collection Du monde entier (2000), Gallimard ISBN 2070757994.
Le même ouvrage , Collection Folio (No 3678) (2002)
144 pages sous couv. ill., 108 x 178 mm.
Gallimard ISBN 2070422437
Résumé
:
Le narrateur,
Italien émigré en Argentine par amour, rentre au pays. En
Argentine, sa femme a payé de sa vie leur combat contre la dictature
militaire. Lui, le rescapé, a appris que la vie d'un homme durait
autant que celle de trois chevaux. Il a déjà enterré
le premier, en quittant l'Argentine. Il travaille comme jardinier et mène
une vie solitaire lorsqu'il rencontre Làila, qui «va avec
des hommes pour de l'argent», et dont il tombe amoureux. Il prend
alors conscience que sa deuxième vie touche aussi à sa fin,
et que le temps des adieux est révolu pour lui. Récit dépouillé
à l'extrême, Trois chevaux évoque la dictature argentine,
la guerre des Malouines, l'Italie d'aujourd'hui. Puis, à travers
une narration à l'émotion toujours maîtrisée,
où les gestes les plus simples sont décrits comme des rituels
sacrés, et où le passé et le présent sont
étroitement imbriqués, pose la question des choix existentiels
que nous sommes amenés à faire - partir, rester, tuer, laisser
vivre - et interroge la notion de destin.
Extrait
:
Je mets la
soupe entre moi et le livre posé contre le demi-litre.
Dehors il fait soleil et dans la salle il n'y a pas le Sud gelé
d'hier. Je mange.
La cuillère est amie de la lecture, elle pêche même
toute seule dans l'assiette. La fourchette demande plus d'attention.
Je déguste une soupe de pommes de terre aux épices rouges,
tout en suivant une aventure de port assaisonné d'odeurs écrites,
et je ne remarque pas Làila, debout, attendant que je lève
les yeux.
Je la vois au détour d'une page, zut, je bondis sur mes pieds,
j'enlève mes lunettes, je lui tends la main, je repousse ma chaise,
le livre tombe, bref j'essaie de paraître empressé pour la
payer de son attente.
Je ne laisse pas de messages et alors c'est à elle d'essayer de
deviner. Attendre un appel après mon travail? Menteur, dit-elle,
elle jette un coup d'œil sur le titre du livre, elle demande une
assiette de poisson.
Je la regarde, je dis: «Tu es une merveille Làila, tu mets
tes coudes sur la table comme une reine devant le poids de qui tout s'écarte.
Tu tiens ton dos droit comme une proue sur l'eau. Que fais-tu à
table avec un jardinier?» A la bonne heure, des compliments, dit-elle,
puis elle a l'air ennuyée par quelqu'un qui la regarde, je me retourne
donc par curiosité et un monsieur tourne la tête d'un autre
côté. Elle dit que c'est pratique d'être avec un homme,
un jardinier par exemple.
Je pose le livre sur le bord de la table et je pense qu'on dirait maintenant
un signe «égal».
Elle et moi sommes face à face comme deux nombres avec ce signe
à côté. Je ne sais quelle opération nous sommes.
A quoi est-ce que je pense? Je lui parle du noir, des mimosas, elle s'en
réserve une branche. Elle pose sa main sur la mienne, ça
me gêne presque, elle non, elle est reine des hommes.
De longs doigts, une main spacieuse qui ressemble à sa bouche,
un poignet plein de volonté. Elle garde sa main sur la mienne,
dit que c'est comme si elle prenait une pierre à pleines mains.
Elle dit qu'elle a envie de la lancer contre une vitre et de s'enfuir.
Je ne suis nullement gêné, j'aime depuis cinq minutes une
femme qui va avec les hommes, je l'aime d'un olé des yeux.
Ça ne durera pas? Pourquoi le faudrait-il? Ça durera ce
que ça durera, en attendant j'aime: un peu abruti par des compagnies
de livres, des ongles jamais nets, des cheveux courts et gris presque
tous là encore, des pieds larges, de bonnes dents, un dos épaissi
comme du bois creux, j'aime droit devant, à un demi-mètre,
une femme survenue dans ma vie.
Je me plonge dans un passe-temps géométrique: je relie les
deux points de ses yeux, je trace une ligne qui va d'un tableau de montagnes
en haut à un chat qui dort en bas. Tes yeux relient le sommeil
d'un chat à un bois de mélèzes. Je n'y comprends
rien, dit-elle. Je lui explique, elle prend l'air désolé:
«Tu as encore d'autres manies?» Oui, celle de savoir à
n'importe quel endroit, même à l'intérieur, où
se trouvent les points cardinaux. La porte d'entrée est au nord,
dis-je en baissant la voix comme pour un secret.
Elle prend l'air complice.
Toi, tu es au sud et j'ai l'impression de retourner là-bas.
Je la conduis au jardin, je coupe une branche, maintenant elle aussi a
des flocons jaunes sur elle. Irai-je chez elle après, demande-t-elle.
Oui.
Je me remets au travail.
Critique/Presse
:
Ce livre
a la pureté lisse d'une pierre de fleuve. Les images y coulent
comme un courant. Puissantes et évidentes, elles charrient l'imagination
troublante d'Erri de Luca. Troublante de précision : on y entend
des bras de femmes claquer aux balcons, on y sent l'air flétri
d'une cuisine, on reconnaît le mimosa qui poudre les mains de qui
le caresse. Troublante d'universalité aussi : ce sont "des
arbres qui chassent des pollens, des femmes qui attendent une rupture
des eaux, un garçon qui étudie un vers de Dante", toutes
choses qui habitent cet Italien qui revient dans son pays après
avoir passé toute sa vie en Argentine pour y suivre la femme qui
lui était destinée. À cinquante ans, et son grand
amour disparu, il devient jardinier et se laisse séduire par la
superbe Laila avec qui il file un amour rieur. En lui est la sagesse de
jouir de ces autres vies qui s'ouvrent à lui. Même s'il comprend
que la fin n'est pas si loin, il éprouve jusqu'au fond de son âme
qu'il n'a rien à demander au temps : "Demain, et que sais-je
de demain ? Ici, il y a tout l'aujourd'hui qu'il faut."
Erri de Luca est un auteur de la matière, du sacré et du
tellurique. Ses livres sont empreints de ce souffle à la fois universel
et singulier qui fait de cet écrivain napolitain l'un des plus
importants de sa génération, traduit dans de nombreux pays.
Citons Acide, Arc-en-ciel, Un nuage comme tapis. --Laure Anciel
Urbuz.com
Dans un précédent livre, un recueil de récits, En
haut à gauche, l'écrivain italien Erri De Luca a évoqué
son passé d'ouvrier et de militant gauchiste. Trois chevaux, son
dernier livre, n'est pas né d'une expérience personnelle.
Erri De Luca, cette fois, a privilégié le caractère
romanesque de son récit.
D'une phrase, il explique le titre : "Une vie d'homme dure autant
que celle de trois chevaux". Lorsque le roman commence, le narrateur,
un jardinier de cinquante ans auquel Erri De Luca a sans doute prêté
plusieurs de ses traits, aborde en Italie sa seconde vie. Le narrateur
parle de son passé au présent. Il ne parle qu'au présent
car, dit-il "Je connais les vies qui durent un jour". L'usage
unique du présent dans tout le roman épouse le style épuré
de l'auteur et donne au texte une portée symbolique et une musicalité
qui touchent. Le roman mêle subtilement l'évocation de la
première vie du narrateur - l'émigration en Argentine en
pleine dictature militaire pour suivre la femme aimée, Dvora -
avec le récit de sa seconde existence, une histoire d'amour avec
une jeune femme Lailà, qui se fait payer pour aller avec des hommes.
Erri De Luca déclare n'être pas un poète. Il garde
ses poèmes dans un tiroir. Modestie de conteur peut-être.
Plus encore que ses autres livres Trois chevaux ressemble pourtant à
un long poème en prose. Un long poème d'amour. Les deux
vies de ce jardinier qui aime les livres et parle à la nature en
sage, sont liées intimement et auréolées par l'amour.
Qu'il s'agisse des corps de deux jeunes gens dans une montagne, ou de
ceux d'une jeune femme et d'un homme d'âge mûr, les étreintes
décrites sont belles. Les mots et les gestes si simples semblent
touchés par la grâce. A la fin du récit, le narrateur
met un nouveau livre dans sa poche, près du coeur. La place de
livres tels que celui d'Erri De Luca. --Ariane Charton--
Trois
chevaux
par Catherine Argand
Lire, février 2001
Il a quitté
l'Argentine après que la dictature a jeté sa femme, les
mains liées, du haut d'un hélicoptère au fond de
la mer. «A vécu pour moi, est morte pour offrir des yeux
aux poissons», dit-il. Il a fui, s'est caché, a souffert,
erré, s'est embarqué, a travaillé. Puis il est revenu
chez lui, en Italie. Maintenant il est jardinier. Il sait qu'il est deux
sortes de terre. «L'une a de l'eau en dessous, on y fait un trou
et elle affleure. C'est une terre facile. L'autre dépend du ciel,
elle est maigre, voleuse, capable de prendre de l'eau au vent et à
la nuit.» Un jour, il rencontre Làila qui va avec des hommes
pour de l'argent. Elle l'aime. Il sait qu' «une vie d'homme dure
autant que celle de trois chevaux». Commence pour lui la deuxième.
Elle sera brève... Dans ce roman dépouillé et clair
comme arbres bleus en hiver, Erri de Luca l'auteur de Tu, moi, En haut,
à gauche, Acide, arc-en-ciel, Une fois, un jour, écrit des
gestes: la première violette frottée sur les paupières,
la soupe de pommes de terre aux épices rouges, les souliers ôtés
pour toucher le sol du monde... Raconte aussi des histoires. Des vraies
et des fausses. Des fausses pour faire passer les vraies. Des vraies pour
dire que sans arrêt il faut choisir entre partir et rester, tuer
ou laisser vivre. Les phrases sont courtes, le sang bat dans l'artère.
Les images sont vives, jaune, noir, terre de Sienne. Le temps étale,
bien à plat sous la main de l'écrivain. Merveille.
Petite
remarque perso : "Puissant" est le premier
mot qui vient en refermant ce livre. Un homme, l'automne d'une vie peuplée
de combats, remplie encore de cette Argentine qui laisse des blessures
béantes. Fuites. Un lourd passé qui revient par lambeaux
dans un amour nouveau. Une femme jeune, un vent de mer qui mêlent
les cheveux, qui fait naître les mots, apprivoise les confidences.
Une très belle histoire. A la fois forte et pourtant dite avec
délicatesse, robuste et tendre. Mais le passé est présent...
Jamais il ne saura se conjuguer au temps révolu. Il est là,
dans chaque respiration. Et le présent n'est guère plus
rassurant.
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