Un Monde A Lire

L'UNIVERS, LES DIEUX, LES HOMMES
 
Jean-Pierre VERNANT
 
Aux éditions du Seuil (Première édition : octobre 1999)
Paru en format poche (Points)
244 pages

ISBN-10: 2020533065

ISBN-13: 978-2020533065
 
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"La mythologie, c'est une vision de soi face au monde"

Résumé :

Présentation par l'auteur :

" Dans ce livre j'ai tenté de livrer directement de bouche à oreille un peu de cet univers grec auquel je suis attaché et dont la survie en chacun de nous me semble, dans le monde d'aujourd'hui, plus que jamais nécessaire. Il me plaisait aussi que cet héritage parvienne au lecteur sur le mode de ce que Platon nomme des fables de nourrice, à la façon de ce qui passe d'une génération à la suivante en dehors de tout enseignement officiel.

J'ai essayé de raconter comme si la tradition de ces mythes pouvait se perpétuer encore. La voix qui autrefois, pendant des siècles, s'adressait directement aux auditeurs grecs, et qui s'est tue, je voulais qu'elle se fasse entendre de nouveau aux lecteurs d'aujourd'hui, et que, dans certaines pages de ce livre, si j'y suis parvenu, ce soit elle, en écho, qui continue à résonner. "

 
"Ce que nous appelons «mythologie grecque», c'est sans doute ce qui était raconté autrefois aux petits enfants. [...] Ce sont des contes. A travers ces histoires, qui sont toujours plaisantes à entendre, où il y a toujours un commencement et une fin, le problème posé se dévoile à mesure que le texte se déroule." Jean-Pierre Vernant - L'Express du 26/06/2003
 

Extrait :

Europe vagabonde
Toute l’histoire commence avec un personnage que nous avons déjà évoqué : Cadmos, premier souverain de Thèbes. Cadmos, héros fondateur de cette grande cité classique, est lui-même un étranger, un Asiatique, un Phénicien, qui vient de loin. Il est le fils d’Agénor, roi de Tyr ou de Sidon, et de Téléphassa. Ce sont des personnages du Proche-Orient, de la Syrie d’aujourd’hui. Ce couple royal, ces souverains de Tyr, ont une série de fils, Cadmos, ses frères Phoenix, Cilix, Thasos, et une fille, Europe –dont notre continent tire son nom.
Europe est une ravissante jeune vierge qui, sur le rivage marin de Tyr, joue avec ses compagnes. Zeus, du haut du ciel, la voit se baigner, peut-être nue ; elle n’est pas occupée à faire des bouquets de fleurs comme dans les autres récits où ses homologues féminines, qui excitent le désir divin par leur beauté, cueillent des jacinthes, des lys ou des narcisses. Europe se tient sur le rivage martin, sur un espace ouvert. Zeus la voit et la convoite aussitôt. Il prend la forme d’un magnifique taureau blanc avec les cornes en forme de quart de lune. Il arrive sur le rivage et vient s’étendre aux pieds d’Europe au bord de la grève. D’abord un peu inquiète, impressionnée par ce magnifique animal, Europe peu à peu se rapproche. Par sa façon de se comporter, le taureau lui donne  toutes les raisons d’être rassurée. Elle lui caresse un peu la tête, lui tape les flancs et, comme il ne bouge pas et qu’au contraire il tourne la tête un peu vers elle, c’est tout juste s’il ne lèche pas sa blanche peau, elle s’assied sur le vaste dos, elle prend en mains les cornes et voilà que le taureau s’élance, saute dans l’eau et traverse la mer.

Zeus et Europe voyageuse passent d’Asie en Crète. Là, Zeus s’unit avec Europe et, leur union consommée, il la fixe d’une certaine façon en Crète. Elle a des enfants, Rhadamante, Minos, qui vont être les souverains de la Crète. (Pages 172/173)
 
Les dieux font partie du même monde que nous. Il n'y a pas de coupure nette entre le sacré et le profane. D'après Héraclite (v. 550 - v. 480 av. J-C), "le monde est plein de dieux."
 

Qu'est ce que la mythologie ?

Extrait d'un entretien paru dans L'Express du 26/06/2003

D'où viennent les mythes grecs?

Ce que nous appelons «mythologie grecque», c'est sans doute ce qui était raconté autrefois aux petits enfants. Elle nous est connue par les textes des grands poètes classiques: Hésiode, Homère, Pindare et quelques autres. Leur particularité est la suivante: ce sont des récits «merveilleux», où il se passe toujours des choses extraordinaires, qui posent un problème concret, mais qui ne prennent jamais la forme d'un exposé théorique. La mythologie se distingue donc des traités philosophiques ou des livres d'histoire, tels qu'Hérodote ou Thucydide les concevront plus tard. Ce sont des contes. A travers ces histoires, qui sont toujours plaisantes à entendre, où il y a toujours un commencement et une fin, le problème posé se dévoile à mesure que le texte se déroule. Ainsi, lorsqu'Hésiode raconte la formation du monde ou la naissance de la première femme, il ne pose pas la question «Qu'est-ce que l'homme?» (que poseront en ces termes les philosophes), mais développe une histoire dont il faut se pénétrer pour saisir la progression dramatique. Derrière l'histoire émerge toujours une certaine façon de saisir le monde, de comprendre ce qu'est l'existence humaine, la place de l'homme dans le monde, le rapport de l'homme à la nature ou aux dieux...

Quelle est leur fonction ?

L'approche du mythe est très différente de celle à laquelle notre civilisation nous a habitués: elle marque une prise de distance par rapport à ce qui, aujourd'hui, nous semble évident. Comment penser la mort, par exemple? Pour nous, la mort est l'impensable, d'autant plus impensable que notre culture a forgé l'idée que chaque être est singulier et irremplaçable. Il y a un âge, vers 7 ou 8 ans, où les enfants se posent cette question. La mythologie sert à présenter ce problème et à lui apporter une réponse possible, mais sous la forme d'une belle histoire, beaucoup plus marquante qu'une théorie. La mythologie propose donc une stratégie à l'égard de la mort. Elle propose une façon de se voir soi-même dans le monde.

Mythologie et morale...

Il ne s'agit pas d'une morale de l'interdit, du péché, du remords ou de la culpabilité; c'est une morale des valeurs. Et la principale valeur, pour les Grecs, est le bien. Il y a, d'un côté, ceux qui sont bien et, de l'autre, ceux qui ne sont pas bien. L'essentiel tient dans la façon d'être, d'agir, de parler, d'accueillir l'autre, de se comporter à l'égard de ses ennemis ou de ses amis... Tout cela définit ce que les Grecs appellent le «beau-bien», qui n'a pas la connotation morale qu'on lui prête aujourd'hui mais renvoie à l'idée que l'on ne saurait commettre de vilenies et de choses basses. Entrer dans la culture grecque permet de s'affranchir de l'embrouillamini des valeurs modernes où règnent la concurrence et la brutalité. C'est aussi affirmer que nous avons besoin, dans notre vie, de quelque chose qui ne soit pas de l'ordre de l'utilité immédiate mais de l'ordre de l'esthétique. De la beauté. Chez les Grecs, toute la culture tourne autour de la beauté. Ce qui prévaut n'est ni l'utilitarisme ni quelque vertu dictée de l'au-delà, mais le goût de la liberté et du débat intellectuel qui rendent la vie plus belle. C'est en cela, d'ailleurs, que la culture grecque se différencie de la culture égyptienne ou babylonienne. La mythologie affirme l'idée qu'il n'est pas de problème qui ne puisse être résolu par l'enquête intellectuelle et le débat culturel.

Les Grecs ont-ils cru à leurs mythes?

L'historien Paul Veyne a très bien posé la question [Les Grecs ont-ils cru à leurs mythes?, Points/Seuil]. La réponse réside dans le sens que vous donnez au verbe «croire». Le mot croyance définit des plans d'adhésion intellectuels très divers. «Je crois que deux et deux font quatre», répond Dom Juan, chez Molière. Je crois que la Terre est ronde, ce qui est déjà différent, et que c'est elle qui tourne autour du Soleil. Je crois en la démocratie, en la fraternité, et en tout un tas de choses que je n'ai pas vérifiées... Mais ce n'est pas le même type de croyance que la foi, qui est adhésion à une vérité qui me dépasse et est imposée par le fait que l'on participe à une Eglise. Ces croyances sont différentes du credo religieux. Ce dernier est totalement absent de la religion grecque. Les mythes grecs ne constituent pas des vérités auxquelles il faut adhérer : on en prend et on en laisse, on y croit sans y croire, on y croit parce que tous les Grecs y croient et qu'on est grec. De plus, il y a plusieurs versions de chaque mythe. Les mythes sont avant tout des récits transmis par la littérature. Aujourd'hui, quand vous lisez un roman, vous savez bien que c'est une fiction, mais il y a des romans qui ne tiennent pas debout et ne sont pas crédibles, et il y a des romans que vous croyez comme si c'était vrai. L'adhésion aux mythes vient de ce que le déroulement de l'histoire paraît ouvrir une compréhension sur les personnages. Les Grecs apprenaient L'Iliade et L'Odyssée par cœur. Mais y croyaient-ils? Oui, puisqu'ils pensaient que ces héros avaient existé dans des temps très reculés. Mais, en même temps, ils savaient très bien que c'était de la littérature. Il faut donc différencier les types de croyances.

Propos recueillis par François Busnel
Extrait reproduit avec l'aimable autorisation des services juridiques de l'Express.

 

Critique/Presse :

Livre qui nous restitue à nos origines, celles du monde occidental s'entend et qui renoue avec la tradition de l'oral. On lit, mais on écoute la voix qui nous dit l'histoire du monde à travers les mythes grecs. Ou l'on retrouve tous ces personnages éparpilles dans notre quotidien, à travers une histoire qui fait sens dans une continuité restituée. Simple, coloré, génial. Se dévore comme un polar. Daniel Kunth

Comme on passe un flambeau aux générations futures, Vernant veut que vivent les mythes grecs, et seules vivent les légendes qu'on raconte, et qui, de la sorte, entrent dans le patrimoine commun d'un peuple. Lointain descendant d'Homère, d'Hésiode ou d'Apollodore, il transmet le relais en nous racontant, dans le langage des hommes de notre siècle, les mythes fondateurs de quelques-uns de nos plus directs ancêtres, les Grecs. Et, autant l'avouer, on tombe immédiatement sous le charme du conteur. Qu'il découvre pour la première fois ou qu' il réécoute ces légendes cent fois ressassées, le lecteur sera immédiatement conquis par l'art du récitant qui, puisant dans une érudition immense, jouant de la connaissance intime qu'il entretient avec chacun de ces mythes et leurs multiples variantes, en reconstitue la trame essentielle pour nous donner à entendre les récits merveilleux de l'origine du monde, de celle des dieux et des hommes. Nulle pesanteur, nul effort interprétatif, mais, chemin faisant, le conteur, par le choix d'un mot, par une périphrase ou une explication, situe la singularité d'un personnage, souligne la fonction d'un rite, met en relation des épisodes éloignés. Ainsi prennent à la fois forme et sens ces mythes si étranges pour les hommes du XXe siècle, celui des origines, qui conduit de la Béance (Chaos) à l'organisation du monde, avec ses violences inouïes de dieux dévoreurs et châtrés, ses guerres de Titans, ses Mères primordiales et impuissantes. Le Monde - Maurice Sartre

Petite remarque perso : Jean-Pierre Vernant se fait conteur. Du Chaos à Persée... Il était une fois la mythologie. Souvent captivé, le lecteur est ébloui par les mythes grecs comme il l'était enfant ! Une jolie manière de retrouver cet univers dont les noms bercent encore notre quotidien, il n'y a qu'à lever les yeux vers le ciel ! Pour ma part, je n'avais rien lu sur la mythologie grèque depuis le collège ! Jean-Pierre Vernant nous raconte Gaïa, Ouranos, Zeus, les dieux, les hommes... les demi-dieux, les héros... Et sa manière de dire (d'écrire) donne l'impression que tout est vrai, que tout a existé ainsi... C'est peut-être là toute la magie de ce livre, le mythe rejoint une réalité à laquelle il se mêle presque intimement.

Car si l'écriture (logos) a transformé le mythe (mythos), ce livre nous le restitue... dans une certaine forme d'oralité.

 

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