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FONDATION POUR LA MEMOIRE DE LA SHOAH
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Ancienne déportée à Auschwitz puis à Bergen-Belsen, je ne puis m'empêcher de penser à celles et à ceux que j'ai rencontrés, eux-mêmes déportés, et avec lesquels nous avions noué des liens d'amitié ; c'était en 1944. Peu d'entre eux ont survécu; sur la population juive qui comptait alors cent quarante mille personnes, dont la moitié vivait à Amsterdam, cent cinq mille furent assassinés dans les camps nazis. Environ neuf cent sont rentrés. Perpétuer cette mémoire, comprendre cette histoire, l'enseigner : telles sont les missions que vous vous êtes assignées, au sein de l'université : missions fondamentales que la Fondation pour la mémoire de la Shoah que je préside, entend également développer. C'est à ce titre que vous m'avez fait l'honneur de m'inviter, et je vous en remercie. Permettez-moi, à cette occasion de remercier tout particulièrement le professeur Ten Cate, directeur de cet institut, d'avoir accepté d'être l'un des correspondants universitaires étrangers de notre Fondation, avec lesquels nous entretenons d'ores et déjà une précieuse coopération. La décision de créer votre Centre d'étude et de recherche, s'inscrit dans la démarche entreprise par la Task Force Internationale sur l'éducation de l'holocauste, créée à Stockholm en 2000. Après seulement trois années, cette dimension internationale s'avère porteuse d'avancées significatives, permettant de mieux appréhender les événements tragiques, qui au-delà de l'extermination des communautés juives d'Europe, marquent une véritable rupture dans l'Histoire de l'Humanité. Votre collaboration avec l'Académie royale néerlandaise des Arts et des Sciences, reflète l'engagement non seulement des institutions académiques mais celui d'une conscience collective et nationale dont la Maison et la Fondation Anne Franck étaient déjà, bien sûr, le symbole. Comment
d'ailleurs s'étonner de cet engagement si l'on se réfère
aux traditions bien établies de votre pays, pays de liberté
et d'accueil. Pendant des siècles, c'est ici, plus particulièrement
à Amsterdam, ville qui a vu naître Spinoza, que trouvèrent
refuge tous ceux qui étaient persécutés et pourchassés,
en raison de leur foi religieuse ou de leurs opinions. Ici, où
la liberté de penser avait droit de cité, nombreux ont été
les Juifs qui ont fait souche après avoir fui l'inquisition espagnole
et portugaise ; une florissante communauté juive s'y est développée
et totalement intégrée. Terre d'accueil,
devenue, comme le reste de l'Europe, terre de malheur. Comment la déportation
de tant de Juifs néerlandais fut- elle possible ? Dès 1940, commence, en effet, le processus de spoliation et d'humiliation qui précède, de peu, les persécutions à l'encontre des personnes physiques : les nazis commencent par organiser l'aryanisation des entreprises juives néerlandaises selon un modèle proche de celui qui avait déjà servi dans le Reich : liquidation et confiscation des biens juifs, remis alors à des administrateurs provisoires. Un an plus tard, en janvier 1941, la séparation et le dénombrement sont d'autres signes avant-coureurs du massacre. Un ghetto est constitué à Amsterdam. Quelques mois après, c'est la pose de la lettre J sur les cartes d'identité avant qu'en mai 1942, l'obligation de porter l'étoile parachève l'identification des Juifs. Le couvre-feu les frappe, il leur est interdit d'utiliser les transports publics sans autorisation, de téléphoner et de pénétrer dans les maisons des non Juifs. Dès 1941, les premières déportations, à Amsterdam, avaient commencé. Plusieurs centaines d'hommes avaient alors été envoyées au camp de Mauthausen, dans les carrières de pierre. Ils y mourront pour la plupart. Pendant l'été 1942, les déportations s'accélèrent, les Allemands exigeant cette fois la déportation de quatre mille Juifs. Pour répondre à cet afflux d'internés, les nazis font alors construire, à l'automne 1942, deux camps de transit : Vught et Westerbork. Westerbork, à Assen, représente la dernière étape avant les camps de la mort, en Pologne occupée. L'historien Jacob Boas le démontre. Westerbork avait déjà tout du camp de concentration : boue, baraquements surpeuplés, barbelés, dérivations rejoignant les lignes de chemin de fer, conditions d'hygiène déplorables, maladies endémiques. Comme Malines en Belgique, Fossoli di Carpi en Italie, Berg en Norvège ou Drancy en France, Westerbork fut le maillon indispensable du grand système criminel nazi, l'antichambre des camps d'extermination. A partir de 1942, comme dans toute l'Europe, les convois de déportés se succèdent. Les dernières grandes rafles datent du printemps et de l'été 1943. Pour ne laisser aucune chance aux Juifs de survivre, et éviter d'avoir à ralentir la cadence des déportations, la chasse aux Juifs s'était étendue vers les petites villes et la campagne, et se concentrait sur le quartier juif d'Amsterdam. Pourtant, comme je le rappelais au début, s'il y eut hélas si peu de survivants, à peine neuf cents, pourcentage dramatique comparé à celui de la France, (soixante quinze pour cent) et même de la Belgique, (cinquante huit pour cent), c'est aussi parce que, des cent cinq mille Juifs déportés des Pays-Bas, soixante mille partirent vers Auschwitz, où hommes et femmes, jeunes et valides, jugés en quelques secondes, avaient parfois eu « la chance », si j'ose parler ainsi, d'entrer dans ce camp et quelque temps de pouvoir survivre ; en revanche. trente quatre mille furent envoyés à Sobibor où ils étaient exterminés dès l'arrivée. Derrière ces statistiques effarantes, derrière ce processus de destruction aussi monstrueux que planifié, se cache la réalité humaine de la souffrance. Comment
savoir ce que fut l'angoisse de ceux qui ont été menés
jusque dans les chambres à gaz ? Quelles ont été
leurs derniers moments ? De même, le journal intime d'Etty Hillesum, tenu entre 1941 et 1943, nous renseigne-t-il sur la vie à Amsterdam puis au camp de Westerbork. Sa dernière carte, jetée du train qui l'emporte vers la Pologne, décrit leur déportation : “ je suis assise sur mon sac à dos, au milieu d'un wagon de marchandises bondé. Papa, maman et Mischa sont quelques wagons plus loin. […] Nous avons quitté ce camp en chantant, père et mère très calmes et courageux, Mischa également. Nous allons voyager trois jours ”. Si certains échappèrent pourtant à ce destin tragique, c'est, pour la plupart, à tous ceux qui leur ont manifesté leur solidarité qu'ils le doivent. Les Eglises multiplient les démarches en faveur des déportés ; les organisations de résistance comme Vrij Nederland confectionnent des faux papiers et cachent des Juifs ; mais aussi des amis, des voisins, voire des gens anonymes, au péril de leur vie, cachent des milliers de Juifs dans des couvents, des orphelinats ou chez eux. C'est le plus souvent par bonté et souci de justice qu'ils n'acceptèrent pas le sort réservé aux Juifs. Cette chance, Edith Velmans l'a eue, à La Haye, à l'âge de quatorze ans. Dans son livre paru récemment, Les Carnets d'Edith, elle raconte ainsi les trois années passées, cachée sous un faux nom, au sein d'une famille protestante, voyant, dans l'ombre, disparaître les siens. Tante Tine, la femme qui a caché Edith Velmans, s'est vue décerner le titre de “ Juste ” à Yad Vashem en 1983. Ces témoignages sont essentiels. Mais, aujourd'hui, l'ère des témoins s'achève. La plupart des survivants ont disparu. Bientôt s'éteindra complètement notre génération qui ne devait pas survivre. Le temps viendra aussi où ceux qui nous ont interrogés de vive voix disparaîtront à leur tour. Les livres seront alors les seuls dépositaires de nos mémoires. Mais la
connaissance de la Shoah ne peut pas, ne doit pas se limiter au seul témoignage
des victimes rescapées, ni à celui de leurs bourreaux. La Shoah ne devait avoir ni témoin, ni Histoire. La “ solution finale ”, telle qu'elle fut décidée à Wannsee, avait, en effet, pour objet d'effacer un peuple de l'histoire et de la mémoire du monde. Tout était conçu, pensé, organisé pour ne laisser aucune trace. La machine de mort nazie devait faire disparaître non seulement les Juifs en tant que peuple, mais jusqu'aux preuves de leur mise à mort. L'existence des chambres à gaz était gardée comme un secret d'Etat et des euphémismes de tous ordres étaient utilisés pour dissimuler au monde l'énormité du crime. Himmler lui-même disait que l'extermination des Juifs par l'Allemagne était une page d'histoire qui ne devrait jamais être écrite. Or, six millions de juifs furent massacrés ; cette page de l'histoire a été écrite et elle ne doit pas être effacée. Mais que peut-on attendre de l'Histoire et des historiens, quand l'oralité des récits, l'émotion suscitée par le contact avec les témoins ne seront bientôt plus possibles ? Beaucoup a été dit depuis les premiers travaux de Raul Hilberg qui, pendant longtemps, n'ont retenu que l'attention de ceux qui avaient été directement concernés. Depuis, dans les pays occidentaux, les historiens ont progressé. Le grand public lui-même est informé. Les livres d'histoire, les manuels scolaires, les documentaires, les colloques universitaires, les expositions, certaines œuvres cinématographiques de grande qualité comme Shoah de Claude Lanzmann, et, plus récemment, dans un genre différent, Le Pianiste de Roman Polanski, abordent les persécutions antisémites et l'extermination des Juifs, sans omettre aucun détail ; ils approfondissent la compréhension de cette monstruosité unique dans l'histoire de l'humanité : la mise à mort programmée, à l'échelle industrielle, de tout un peuple, hommes, femmes et enfants sans distinction. Aujourd'hui, le monde sait que cela fut et comment cela fut. On pourrait donc avoir l'impression que les chercheurs savent tout de cette période tragique. Mais tout a-t-il été dit ? Toutes les archives ont-elles été dépouillées ? Toutes les questions ont-elles été posées et toutes les réponses données ? Je ne le pense pas. Avec l'effondrement du communisme soviétique et la redécouverte de leur passé par les pays d'Europe de l'Est, de nouvelles voies se sont ouvertes aux historiens. Des archives nouvelles ont été mises à jour en Russie, qui concernent la Shoah dans son ensemble, notamment le fonctionnement des camps de la mort en Pologne occupée et leur libération par l'Armée rouge. Mais les archives rendues publiques en Russie et en Europe de l'Est renseignent aussi sur les histoires nationales. Plus de quatre vingt dix pour cent des Juifs de Pologne, des pays baltes, d'Ukraine et de Biélorussie ayant été assassinés dans les ghettos et les chambres à gaz, ou encore massacrés à ciel ouvert par des sections spéciales, les rares survivants n'ont pas été en mesure de lutter contre l'oubli imposé par les régimes communistes en place. Les historiens de ces pays n'ont pas pu travailler dans des conditions satisfaisantes. Aussi l'ampleur des spoliations, l'application des lois anti-juives, la constitution des ghettos, le calendrier des déportations, les tueries improvisées ou planifiées, mais aussi les résistances locales et les réseaux de sauvetage, sont-ils moins bien connus en Europe de l'Est et en Russie qu'en Europe occidentale. Longtemps indifférents ou ignorants, les chercheurs et les jeunes générations de ces pays commencent seulement à percevoir la réalité et l'ampleur de la Shoah, et à s'y intéresser. Dans nos pays, en revanche, grâce au travail des historiens, notre connaissance du génocide s'est approfondie. Quel savoir peuvent-ils encore promouvoir ? D'une certaine manière, ils ont dit ce qui était le plus apparent, le plus immédiat : les faits eux-mêmes, les faits concrets, les faits bruts et simples, la volonté d'humilier et d'avilir, l'organisation, la planification, les méthodes utilisées pour assassiner. Mais les faits en eux-mêmes n'auraient guère de signification si l'on devait ignorer l'idéologie raciste qui a entraîné le génocide, les soutiens de tous ordres qu'elle a trouvés, ses sources et ses porte-parole partout en Europe. Bien des voies sont encore à explorer avant de comprendre comment, au XXe siècle, une nation de philosophes, de musiciens et de poètes a pu arriver non seulement à concevoir la “ Solution finale ”, mais à la mettre en œuvre avec autant d'efficacité, avec la complicité de tant de pays européens ! Une fois qu'on a compris le déroulement des faits, l'enchaînement des actes, depuis la discrimination et la séparation jusqu'à la déportation et la mise à mort, l'entendement continue donc de butter sur l'essentiel : pourquoi en est-on arrivé là ? Pourquoi les nazis et leurs complices ont-ils fait preuve d'un antisémitisme aussi fanatique, aussi inhumain, aussi impitoyable, sans épargner ni les femmes, ni les enfants, ni les personnes âgées ? Dans l'histoire de la Shoah, il nous faut faire le lien entre un discours et des pratiques criminelles. Pourquoi
mais aussi comment ? Comment s'est opérée la montée
à la Shoah ? Etait-elle inéluctable ? Y eut-il une place
pour l'improvisation ou fut-elle planifiée de bout en bout ? Est-elle
due à la folie et à la haine nazies ou bien doit-on remonter
plus loin pour la comprendre ? La première
cause, naturellement, est l'antisémitisme. Dans l'Antiquité,
les Juifs rencontrèrent l'hostilité des païens en raison
de leur monothéisme ; quant aux chrétiens, ils ne pardonnaient
pas aux Juifs de refuser le message du Christ et de rester fidèles
au judaïsme. A cet ostracisme, s'ajoutèrent ensuite des fantasmagories qui accusaient les Juifs de meurtres rituels, de profanations sacrilèges, d'empoisonnement des puits. Puis, à
la fin du siècle des Lumières, un espoir naquit : la philosophie
des droits de l'homme, incarnée par la Révolution française,
devait, en effet, conduire progressivement à l'émancipation
des Juifs ; et c'est ainsi que les Juifs de France purent acquérir
la citoyenneté française. Plus récemment, il a fallu divers facteurs pour que l'antisémitisme en Allemagne aboutisse à cette volonté d'extermination totale, inimaginable jusqu'ici. D'une part, le pangermanisme, lié à ce qu'on appelait alors la “ question allemande ”, et qui souhaitait regrouper, dans un même Etat, tous les Allemands vivant hors des frontières, provoqua un violent rejet des éléments non germaniques. D'autre part, dans la société allemande qui n'était pas complètement sécularisée, l'idée d'une nation chrétienne dominait les esprits ; aussi le mouvement “ Völkisch ”, précurseur du nazisme, se définissait-il, en miroir, par rapport aux Juifs. Enfin, la défaite de 1918, non acceptée par le peuple allemand qui, jusqu'au bout, avait cru à la victoire, les clauses très dures envers l'Allemagne du Traité de Versailles, et la crise économique, sont autant de facteurs qui aggravèrent encore cet antisémitisme. On peut donc lire la Shoah comme l'aboutissement paroxystique d'un discours de haine, né avec le paganisme antique, et qui s'est radicalisé en Allemagne, pour des raisons propres à l'histoire de ce pays. Pourtant, en remontant au XIXe siècle, ou même à la première croisade, déjà marquée par des pogromes, ne risque-t-on pas d'effacer la singularité de l'événement, en faisant de la Shoah l'amplification extrême de l'antisémitisme immémorial et une vicissitude de l'histoire ? Or, il s'agit bien d'un événement unique, doté de sa logique propre, clos dans son absolue spécificité. Ne perdons pas de vue, en effet, que l'antisémitisme nazi fut avant tout racial et dirigé vers l'extermination. C'est d'ailleurs bien ce qui explique le questionnement d'ordre métaphysique et moral que ces faits ont provoqué et qui ont conduit à écrire que “ la destruction des Juifs d'Europe et des Tziganes représentait une rupture dans l'histoire de l'humanité ”. Auschwitz est, en effet, devenu la référence du mal absolu et la Shoah, le paradigme auquel on se réfère et qui fournit en abondance concepts et critères moraux. Par ailleurs, si l'on remonte trop avant dans le temps, on ne peut désigner les vrais coupables. Mais ce problème ne résulte pas nécessairement de l'élargissement de la perspective historique, car la question de la dilution des responsabilités est intrinsèque à l'étude de la Shoah. La mise à mort planifiée de tout un peuple sur tout un continent exigeait le concours de nombreuses instances : gouvernements, polices, administration et entreprises. Raul Hilberg estime, par exemple, à plusieurs dizaines de milliers, le nombre de personnes ayant participé directement ou indirectement à l'accomplissement de la Shoah. Les films de Claude Lanzmann montrent bien aussi comment les responsabilités étaient nombreuses et savamment diluées, pour que personne ne se sente vraiment coupable. Où donc l'historien doit-il alors arrêter ses investigations ? Pour étudier la mise en œuvre de la Shoah, doit-il accorder la même importance aux dignitaires du Troisième Reich, aux gauleiters locaux, aux planificateurs de l'administration, aux responsables des chemins de fer chargés de conduire les déportés sur le lieu de leur mise à mort, aux chimistes et aux ingénieurs occupés à fournir le Zyklon B, aux kapos des camps d'extermination ? S'il est vrai que les “ exécuteurs ” de la Shoah furent des fonctionnaires anonymes, rouages impersonnels d'une machine de mort bien huilée, la réalité de l'extermination montre qu'elle fut, souvent, aussi, consciemment perpétrée. En Europe de l'Est, certaines tueries furent organisées artisanalement, avec les moyens du bord si j'ose dire, et d'autres massacres dans les ghettos ou dans les villages furent calqués sur le modèle de la fête païenne, du carnaval de la dérision et de la mort. Il y eut
des nazis heureux de tuer ; et l'historien doit aussi prendre en compte
cet aspect monstrueusement cérémoniel et ritualisé
de la Shoah. Je veux simplement rappeler que les archives récemment découvertes et les nouvelles problématiques historiques, promettent à l'avenir des recherches d'un grand intérêt et d'une grande valeur. Les chantiers sont encore nombreux. Dans les centres de recherche, ici à Amsterdam ou à Paris, en Israël, aux Etats-Unis ou ailleurs, les historiens ont encore fort à faire, notamment en matière de recherches comparatives, et en faisant appel à d'autres disciplines. L'importance de leurs recherches est incommensurable tout autant que la diffusion de leurs résultats. Car d'une part, la diffusion du savoir permet de combattre l'ignorance et l'indifférence, de l'autre, le souci de clarté et de pédagogie permet de discerner la spécificité de l'événement, de lutter contre la banalisation rampante de la Shoah, et d'éviter ces regrettables amalgames qui obscurcissent si souvent la compréhension des choses à leur juste place et à leur juste valeur. Permettez-moi
de m'arrêter quelques instants encore sur la gravité de ces
amalgames qui dénient toute spécificité aux événements. Je me souviens de photos publiées dans un grand magazine, présentant sur la même page les victimes du bombardement de Dresde de 1944 et les charrettes où s'empilaient les cadavres de Bergen-Belsen lors de la libération du camp. Ce fut ensuite le massacre de Sabra et Chatila par les milices libanaises, qualifié par Brejnev de “ génocide ” et dont les Israéliens étaient présentés comme uniques responsables. Ce renversement était et continue d'être insupportable. Aujourd'hui comme hier, cette routine de l'amalgame fait des ravages. C'est ce qui me fait dire que le premier danger n'est pas l'oubli, ni la négation, mais bel et bien la banalisation de la Shoah. Car ces
comparaisons sont loin d'être neutres. Si tout le monde est coupable,
pourquoi stigmatiser les uns plus que les autres ? Tout le monde est victime,
tout le monde est coupable. En conséquence, personne ne l'est vraiment.
Au final, prévaut l'idée que toutes les tragédies
se valent. Cette affirmation du caractère singulier de la Shoah, bien évidemment, ne rend pas sourd aux souffrances des autres victimes, ni aveugle aux violations des droits de l'homme. C'est ainsi que depuis des décennies, à la mesure de mes moyens et de mon influence, je suis pleinement engagée dans le combat en faveur de la dignité et des droits inaliénables de la personne humaine. Je crois avoir servi cette cause avec succès et des résultats concrets, notamment comme ministre et présidente du Parlement européen. Je suis intervenue dans de nombreux pays, quelle que soit la nature de leur régime, pour défendre les populations dont les droits étaient bafoués. Et aujourd'hui encore, je ressens ces autres combats comme un devoir. Pour autant, peut-on mettre sur le même plan toute atteinte aux droits de l'homme, quelle qu'en soit la gravité et le contexte ? Peut-on aborder de la même façon l'extermination planifiée de millions d'êtres humains sur la seule base de leur appartenance ethnique et religieuse, et une guerre fratricide, aussi cruelle et meurtrière soit-elle ? La revendication territoriale, l'indépendance, le souci de la sécurité, l'idée que chacun se fait de son droit, tout cela est cause de violences, de violences répétées, durables et meurtrières. Mais tant que le conflit reste de cette nature, on peut garder l'espoir de substituer un jour la négociation à l'affrontement, parce qu'au fond, ces enjeux restent politiques. Mais l'idée que l'histoire n'est rien d'autre qu'un combat à mort entre les races humaines, c'est explicitement le fond de l'idéologie nazie. Comme au Cambodge et au Rwanda, cela mène vers le génocide. Or, en ces temps de relativisme moral, la Shoah sert souvent de boussole : c'est un absolu, un absolu du mal. Voilà sans doute la raison pour laquelle on s'y réfère au risque de la banaliser. Mais ce n'est pas parce que la Shoah reste le symbole du désespoir absolu que toutes les interprétations, tous les amalgames sont permis. Ce n'est pas parce que l'ombre des déportés juifs et tziganes plane toujours au-dessus de nous que toute violation des droits de l'homme entraînant mort d'hommes doit être qualifiée de nouvel Auschwitz. L'histoire de la Shoah se suffit à elle-même. Il a fallu au moins quarante ans pour qu'on évoque les camps, soit deux générations. Quand nous sommes rentrés de déportation, en 1945, l'accueil n'a pas ressemblé à ce que nous imaginions. Nous avons subi l'indifférence, le mépris parfois. Personne ne comprenait ce que nous avions vécu. Peut-être gênions-nous ? L'expérience que nous avions à transmettre était sans commune mesure avec celle de l'homme ordinaire. Les gens ne voulaient pas savoir et les Juifs n'intéressaient personne. Il suffit de voir la totale indifférence qui a accueilli la parution en 1946 de Si c'est un homme, de Primo Lévi. Peut-être cette ignorance, peut-être ce recul étaient-ils nécessaires. Aujourd'hui, les choses ont changé. Il faut toutefois poursuivre inlassablement les recherches historiques sur la Shoah, transmettre cette histoire aux jeunes générations, mais aussi en commémorer le souvenir, en entretenir la mémoire, en ressentir la souffrance. C'est pourquoi je salue la création à Amsterdam de votre Centre d'études de l'holocauste et du génocide avec lequel, j'en suis convaincue, les historiens, français, notamment, engageront des travaux communs. Je souhaite à cette nouvelle institution tout le succès possible. La Fondation pour la mémoire de la Shoah soutient les recherches et les initiatives des institutions qui, comme la vôtre, ont à cœur de rendre compte d'un événement sans précédent dans l'histoire humaine, de perpétuer son souvenir et d'en tirer les leçons. La Shoah est notre héritage à tous. Je forme les vœux les plus ardents pour que la mémoire de la Shoah ne soit pas un ingrédient de la bonne conscience, mais qu'elle inspire à jamais le respect de la dignité humaine et des valeurs fondamentales. Mesdames et Messieurs, je voudrais clore cette intervention en évoquant à nouveau le souvenir d'Anne Frank. Cachée, avec le reste de sa famille de 1942 à 1944, elle fut arrêtée, avec tous les autres locataires clandestins de l'Annexe, le 4 Août 1944. Déportée à Auschwitz, elle mourut d'épuisement ou du typhus à Bergen-Belsen, en mars 1945, quelques semaines avant la Libération. J'y associe le destin de ma mère dont le parcours tragique fut similaire. Si j'évoque Anne Frank, c'est parce que c'est grâce à son Journal, que la Shoah et le sort des Juifs sont connus du monde entier. J'imagine que si elle avait survécu, c'est elle qui serait, ici, et aurait pris la parole. Source :
http://www.fondationshoah.org/ |
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