Illustration : Joan Dunkle The red Tree


Extraits de

42 chants pour l'Ardenne

Agnès Schnell - Inédits

 


 

 

J'habite

où les pierres ont manière d'hommes,

où les murs précaires en savent long.

 

La source prend très haut son cours

au delà des êtres privés d'enfance..

 

Ici,

la peau est folle d'un rien

d'une visite d'insecte

d'un gonflement de pulpe,

ni heurts ni prières

ne pourrissent les fruits par le centre.

 

Tout est instant

tout est attendu

et nous allons, aveugles souvent,

étreints par tous nos morts.

 

C'est ici que j'habite

à l'écoute des choses,

cri des argiles

ou éclatement des mousses.

 

 

 

 

 

 

Ici , le poème vient de peu :

d'une glissade du soleil

de la sourdine des mousses

qui rongent.

 

Ici , le poème se vit :

il naît

du babillage des sources

et de l'imperceptible souffle

des chemins nus.

 

Ici , le poème est matière :

il est dans toutes les plissures

dans le tragique des arbres

si tortueux

que le promeneur s'arrête

curieux du mystère.

 

Ici , le poème se déchire :

de l'oubli de l'eau

à la tension extrême

des rives

il se voile de pluie

et s'alourdit

de l'invisible.

 

 

 

 

Une fenêtre s'ouvre.

De grandes étendues

d'arbres et d'eau,

y chercher l'oubli

ou l'absence de soi.

Puissant        constant

l'invisible s'installe

sur la page où rien

ne sera écrit.

 

La vie palpitante

dans le remous d'orage

ou dans la sève

qui inonde soudain,

la vie s'éparpille

tout est illisible.

 

 

 

 

 

C'est un monde singulier

de terres érodées

un monde étrange de courbes et de poids

d'ombres et de gestes usés.

 

Il fallait vers l'indicible

tendre

ses nœuds

ses rêves épuisés…

Il fallait mêler

la boue à l'infini

et tout défricher

et tout arracher à la confusion.

 

Il fallait taire l'élan

qui jaillissait d'un jour à peine visible,

taire surtout

l'angoisse obstinée

qui marquait chaque passage.

Il fallait se libérer…

 

 

 

 

 

La vie

quelques éclats

froids  aigus

la vie chargée

de tant de hasards

de tant de visages…

 

Les rocs et les pierres

et l'aride

en une pensée

reliés…

 

Les couleurs

messagères

d'un rythme plus dense

plus profond…

 

Le vent

qui soudain s'arrête

de lécher

de plier

d'user…

 

Nous enfin

écrasés peut-être

alourdis de tout ce gris

des jours sans âme,

nous,

tournés vers toute mer

fût-elle végétale…

 

 

 

 

Un jour nouveau

un de plus…

Une déchirure au loin

des chemins s'ouvrent

plus vastes    plus lumineux.

Nos pas dans d'autres pas

d'autres marches

plus heurtées.

 

La forêt puissante

nous possède

nous aspire

en sa paix humide

la forêt nous éloigne

de nos énigmes

nous relie à d'autres secrets

plus profonds.

 

La vie

chemins pétrifiés

ou osseux

toujours autres

les sources    une pause

à peine

dans l'infini du temps.

 

Lente maturation

dans l'obscur   dans le tiède

voix éphémères

souffles feutrés

mille haleines nous lient

à l'invisible.

 

 

 

 

Haraucourt

 

un moutonnement

de verts et d'ambre

de courbes lascives

que la lumière prolonge

 

une cassure au loin

une brisure du ciel

sur le vert allongée

un angle de bleu

doucement

intrusif

 

une large plissure

un trait prolongé

du frémissement primal

pas assez sensible

pour distraire de tous ces verts

et de ces arbres

et du silence parfumé

des herbes folles

 

une argile libre

sous la caresse

la voici qui frissonne

et se gonfle

et s'arrondit

souple et vivante

pleine de sortilèges

qu'on croyait

évanouis avec l'enfance

 

un matin de pétales

plus légers que songes

un pays tout entier

à dévorer

à habiter par l'âme

où les merles

ont des voix de femmes

et des lyres

plein la gorge…

 

 

 

 

Anneaux brisés

que tracent en partance

des flux d'oiseaux.

 

Traces

lignes mouvantes

que laisse

l'absolu

qui nous traverse.

 

 

 

 

 

Un jour d'automne

signé de noir

fleuri de rouille.

 

Une colline se découvre

après la brume sans tain,

un vol de martinets

en délire

avant l'absence prochaine…

 

Leurs cris s'effrayent

de la redondance

de leur voix plurielle,

un concert inévitable harcèle

jusqu'à l'épuisement.

 

Une élégie d'automne

sans autre raison

que la mélancolie

parce que la pluie

parce que le vent…

 

 

 

 

 

 

Aride et fière

toute de rides et de roc

de failles et de creux,

la Roche des Minches

domine la ville

et en observe la lente asphyxie…

 

Sa masse

de brume attardée

de ravines et de sources

oppose un front

osseux

à la quête des vents.

 

La voix des oiseaux

se déchire

en un long chant

qui attire

le promeneur rompu

vers des chemins sans rives…

 

 

 

 

Comme basse terre

en attente d'eaux vivifiantes,

en apnée profonde

en pays rubigineux.

 

Envahie par d'inlassables

fugues de brumes,

en apnée

dans l'absurde des limites

dans l'angle mort

de la mémoire.

 

Arrachée au silence,

une patience infinie

pour le vivant

et pour l'ineffable

l'étonnement incrédule.

 

En quête de sédiments

où renaître

en adéquation

peut-être

dans l'aujourd'hui.

Agnès Schnell ©

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